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« Grand Budapest Hotel », de Wes Anderson

"The Grand Budapest Hotel", de Wes AndersonPeut-on imaginer univers plus différents que ceux de Stefan Zweig (1881-1942) et de Wes Anderson, réalisateur d’une œuvre cinématographique aux couleurs acidulées?

C’est pourtant à l’auteur de La Pitié dangereuse dont il a récemment découvert toute l’œuvre, moins prisée aux États-Unis que chez nous, et plus généralement à la culture d’une Europe martyrisée par la barbarie nazie que le cinéaste entend rendre hommage dans son dernier film, grand prix du jury au dernier Festival de Berlin.

Il y relate les aventures rocambo-lesques de Gustave H. (Ralph Fiennes), concierge d’un grand hôtel européen de l’entre-deux-guerres qui se trouve impliqué, avec son jeune protégé Zéro, dans le vol d’un précieux tableau de la Renaissance et une bataille pour les biens d’une grande famille.

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Un contraste flagrant entre un décor d’opérette et une œuvre sombre marquée par la guerre

Le palace rose bonbon du film existe réellement : c’est le Görlitzer Warenhaus, ancien grand magasin historique d’un centre commercial construit en 1912 à la frontière de l’Allemagne, de la Pologne et de la République tchèque, véritable maison de poupée qui emprunte son architecture à l’équivalent de l’Art Nouveau en Allemagne.

Il est le décor choisi, selon les mots d’Anderson, pour ce « melting pot de comédies » des années 1930-1940 comme Rendez-vous (1940) et de films de cinéastes européens inspirés par Stefan Zweig, comme Lettre d’une inconnue de Max Ophüls (1948).

Le contraste est pourtant flagrant entre ce décor d’opérette, ce mélange de mise en scène et de dessin animé et l’atmosphère sombre d’une œuvre littéraire marquée par la guerre et la décadence. Quels sont donc leurs points communs ?

 

Un film situé dans l’Histoire

D’abord c’est la première fois qu’un film de Wes Anderson se situe dans et par rapport à l’Histoire. Il a placé son intrigue dans un pays fictif d’Europe de l’Est, Zubrowska, qui évoque la Pologne aux prises avec la montée du fascisme.

Le Görlitzer Warenhaus dans les années 1950

Le Görlitzer Warenhaus dans les années 1950

Six mois avant l’arrivée au pouvoir d’Hitler, des policiers brutaux investissent l’hôtel et l’ornent de drapeaux marqués ZZ. Ils sont à la recherche du Garçon à la pomme, œuvre d’art mythique de Vermeer ou de Bruegel, qu’ils veulent voler. Comme ce sera le cas dans le très attendu Monuments Men, de George Clooney, film sur la récupération des œuvres d’art accaparées par les nazis.

La fiction, on le voit, est proche de la réalité de cette Europe occupée et pillée – douloureusement évoquée par Zweig dans Le Monde d’hier. Souvenirs d’un Européen – où il a grandi, lu, écrit et voyagé, lié amitié avec Freud, Rilke et Valéry.

Un monde stable et libre, où l’esprit était roi et qui pourtant a connu le formidable gâchis de 1914, l’écroulement des trônes, le bouleversement des idées, et l’écrasement d’une civilisation sous l’irrésistible poussée de l’hitlérisme, tout ce qui l’a poussé à s’exiler au Brésil avec son épouse Lotte Altmann et à se suicider en 1942.

 

« Un mélange de guerres dans un pays inventé »

Anderson, appliquant la théorie de Dean Acheson, le secrétaire d’État de Harry Truman selon laquelle les deux guerres de 1914 et de 1940 constituent une seule guerre d’agression allemande en deux temps (De Gaulle parlait de  « Guerre de Trente ans »), fait également allusion à une guerre au Moyen-Orient d’où vient le jeune Zéro, disant avoir procédé à « un mélange de guerres dans un pays inventé », et ne pas avoir visé un traitement « réaliste » de cette époque. On avait compris.

La construction du film en flash-back amené par le récit d’un narrateur qui, dans les années 60, raconte ses aventures des années 1930 en commençant très loin dans le temps est très voisine de la manière de Zweig. L’actuel propriétaire de l’hôtel revient sur son expérience de garçon d’ascenseur fasciné par la personnalité haute en couleurs de Gustave, génial concierge à la vie amoureuse compliquée qui l’entraîne dans sa course folle.

L’ambiance années 1930 du film a été obtenue par des costumes inspirés de l’univers décoratif du peintre symboliste autrichien Gustav Klimt. La musique d’Alexandre Desplat est composée à base de sonorités atypiques, telles que les balalaïkas, le cimbalum moldave, ou le yodel, instruments originaires d’Europe Centrale. Et la « courtisane au chocolat », le fameux gâteau de la pâtisserie Mendl évoque les konditorei viennois, ces salons de thé où le chocolat et les gâteaux accompagnent les conversations.

Presque tous les noms du film sont d’ailleurs des allusions à cette époque, comme celui de Zéro, qui évoque Zéro Mostel, acteur juif figurant sur la liste noire du mac carthysme ou celui du milicien Henckel, qui évoque Hynkel, le dictateur de Chaplin, référence d’Anderson au même titre que le To be or not to be d’Ernst Lubitsch.

 

Le bilan poétique d’une époque

Moins qu’un film politique, Grand Budapest hotel  se veut une œuvre de nostalgie, le bilan poétique d’une époque incapable de déceler dans le raffinement de ses fastes le signe avant-coureur de sa disparition. Cette « joyeuse apocalypse », selon les termes de l’écrivain viennois Hermann Broch, a pour signe, comme toujours chez Anderson, l’insuffisance des parents.

Ici la légèreté de Gustave H., père adoptif de Zéro Moustafa, rappelle que déjà en 2001 dans La Famille Tenenbaum, le père irresponsable se faisait embaucher comme liftier au Lindberg Palace, afin de prouver à sa famille qu’il pouvait s’assumer et formait un duo avec Pandore, l’ancien serviteur de la maison familiale. Quant à Tilda Swinton, qui a déjà joué dans Moonrise Kingdom (2012), elle incarne ici, avec la comtesse Céline Villeneuve Desgoffe und Taxis, alias Madame D, veuve de 84 ans, une image maternelle plus burlesque qu’Angelika Houston dans The Darjeeling Limited en 2008.

Cette fois il ne s’agit pas pour le cinéaste de déplorer la fragilité de sa cellule familiale mais celle d’un univers tout entier, symbolisé par ce palace rose au sommet de sa montagne neigeuse, image magique de l’enfance qui va s’avérer si vulnérable. N’a-t-il pas vu trop grand ?

 

Un hommage sincère à un immense écrivain fragilisé par le goût du kitsch

On peut en effet se demander s’il y a une commune mesure entre l’amertume d’une enfance gâchée et le suicide délibéré d’un intellectuel sans espoir au milieu d’une guerre, si la forme à la fois naïve et sophistiquée adoptée par Wes Anderson parvient à traduire quelque chose de l’atmosphère de l’œuvre tragique de Stefan Zweig.

Stefan Zweig

Stefan Zweig

Personnellement je n’ai pas été vraiment convaincue par son casting flamboyant, sa virtuosité esthétique et technique, ses plans séquences, son graphisme rigoureux, ses plans composés comme des tableaux, ce mélange de marionnettes, de théâtre, d’improvisation et de bande dessinée.

Si l’émotion finit par se dégager d’une telle mise en scène, ce n’est qu’au prix de longues minutes de kitsch, de ruptures brutales de ton, d’excès de séquences caricaturales.

Il est difficile d’apprécier cet hommage, pourtant sincère, à un immense écrivain, dont le profond désespoir n’a pas de rapport réel avec l’univers tendre et poignant de Wes Anderson, qu’il assimile lui-même à celui du Petit prince.

 

Question de génération ou d’incompréhension d’une époque par une autre ?

Le message d’adieu que Zweig écrivit la veille de sa mort le dit bien :

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« Avant de quitter la vie de ma propre volonté et avec lucidité, j’éprouve le besoin de remplir un dernier devoir : adresser de profonds remerciements au Brésil, ce merveilleux pays qui m’a procuré, ainsi qu’à mon travail, un repos si amical et si hospitalier. De jour en jour, j’ai appris à l’aimer davantage et nulle part ailleurs je n’aurais préféré édifier une nouvelle existence, maintenant que le monde de mon langage a disparu pour moi et que ma patrie spirituelle, l’Europe, s’est détruite elle-même.

Mais, à soixante ans passés il faudrait avoir des forces particulières pour recommencer sa vie de fond en comble. Et les miennes sont épuisées par les longues années d’errance. Aussi, je pense qu’il vaut mieux mettre fin à temps, et la tête haute, à une existence où le travail intellectuel a toujours été la joie le plus pure et la liberté individuelle le bien suprême de ce monde.

Je salue tous mes amis. Puissent-ils voir encore l’aurore après la longue nuit ! Moi je suis trop impatient, je pars avant eux. »

Stefan Zweig, Pétropolis, 22 février 1942

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Anne-Marie Baron

 

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