L'orthographe en débat

L'Alphabet enchanté, de Trim illustré par Bertall, 1861
L’Alphabet enchanté, de Trim, illustré par Bertall, 1861

Chers détracteurs de la réforme orthographique née en 1990,
Depuis quelques jours, les réseaux sociaux se déchaînent au sujet de la réforme de l’orthographe qui pourra être appliquée dès la rentrée prochaine. Pour ma part, professeur des écoles, enseignant en CM2, cela fait déjà plusieurs années que j’applique un certain nombre de ces règles qui me semblent être de simple bon sens. Car, ne l’oublions pas, la réforme a vingt-cinq ans !
Par exemple, mes élèves, sous le regard noir de certains de mes collègues, mettent des tirets entre tous les mots qui servent à écrire un nombre puisque cela ne change rien à la signification de ceux-ci.
Quant à moi, sans avoir appris par cœur la liste des 2 500 mots réformés par l’Académie française (dont un bon nombre, soit dit en passant, sont d’un usage fort rare), j’ai toujours pensé qu’imbécilité ne prenait qu’un l. Bienheureux ceux qui en mettaient deux !

De la question de l’orthographe à celle du vocabulaire

Sachez aussi que l’Académie française dont vous vous gaussez depuis la récente polémique lancée par TF1, n’en est pas à son coup d’essai. Déjà, à l’époque des Lettres persanes et des Fausses Confidences, elle réformait à tour de bras : pas moins de six-mille mots, rien qu’entre 1718 et 1740 ! L’orthographe que vous et moi avons apprise n’est pas fossilisée. Le français est une langue vivante, pas une langue morte et elle continuera encore à évoluer.
Cette réforme de l’orthographe agace, mais c’est l’arbre qui cache la forêt. Voyons le plus grave, en déplaçant notre regard de l’orthographe vers le vocabulaire. Quand des enfants d’un milieu aisé ne savent plus ce qu’est un pissenlit ou une bouchée au chocolat et que le mot chaussure est remplacé par les noms de marque de leurs baskets, c’est là que se trouve à mon sens le danger.
Ces derniers temps un grand nombre de mots ont disparu du dictionnaire au profit d’anglicisme et de termes importés de l’univers numérique tels que cashback, coolitude, cosplay, maïeuticien, yaka (de yakafaukon, oui !), webcaster… Pour ma part, je trouve nombre d’anglicismes et certains mots venus de la rue, laids, « vulgaires », mais parfois utiles pour communiquer.
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Syntaxe et ponctuation

De fait, un très faible pourcentage de mots est concerné par cette réforme. Les académiciens ne sont pas forcément des irresponsables. Ils s’appuient sur l’histoire et les sciences du langage pour expliciter leurs choix. Mais les subtilités de la langue française résident aussi dans l’utilisation de la ponctuation et la maîtrise de la langue écrite. Les exemples fumeux trouvés sur la toile n’ont rien à voir avec l’orthographe lexicale en elle-même, alors que des erreurs syntaxiques peuvent changer le sens d’une phrase.
J’ai une véritable passion pour l’orthographe et j’ennuie tellement mes élèves avec ses subtilités qu’ils m’appellent Princesse Dézécolle, en référence au célèbre livre de Pef, Les Belles lisses poires du prince de Motordu, Sachez ainsi, chers détracteurs, que la jeunesse travaille chaque semaine sur ces points et, à lire certains commentaires, en sait parfois plus que nombre de nos contemporains !
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Les automatismes ne suffisent pas

La question n’est pas celle du simple habillage des mots. Tous les jours je lance dans ma classe des activités orthographiques et je constate que les enfants, comme certains adultes donneurs de leçons sur Facebook ou Twitter, connaissent leurs règles d’orthographe par cœur mais ne les appliquent pas. Les automatismes ne suffisent pas.
Pour produire des textes il faut être à la fois vigilant sur les règles d’orthographe mais aussi et surtout sur le sens des mots et des locutions dans l’acte d’écriture. Le fond prime la forme, de même que la tête bien faite s’en sortira toujours mieux que la tête bien pleine, pour paraphraser l’une de nos gloires littéraire du XVIe siècle qu’il est d’ailleurs aujourd’hui difficile de comprendre dans la langue de son temps, tant celle-ci a évolué… À moins d’en être spécialiste, évidemment.
Cette double tâche est difficile pour un jeune enfant et il lui faudra une certaine maturité pour concilier syntaxe et sémantique. Aux enseignants d’adapter leurs cours à partir des erreurs les plus récurrentes pour remédier aux vraies difficultés de l’orthographe.

Alexandra Ibanes

 
• « L’École des lettres » a consacré un numéro spécial à l’enseignement de l’orthographe et aux propositions de rectifications en mai 1990 (n° 12). On pourra très prochainement relire les articles sur ce site. Y avaient contribué : Christian Poslaniec, Claude Gruaz, Michel Tamine, Béatrice Pothier, Marc Arabyan, Renée Honvault, Jean-Pierre Jaffré, Susan Baddeley, Liselotte Pasques, Philippe Cibois, Jean-Michel Éloy et Charles Muller.

Pour recevoir gratuitement ces articles en avant-première, écrire à la rédaction : courrier@ecoledeslettres.fr.

Lire également sur ce site :
Grammaire, orthographe, lexique : quelles pratiques au CM2 et au collège.
La dictée quotidienne ? – De ces rituels qui rassurent…, par Antony Soron.

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Alexandra Ibanès

Un commentaire

  1. Admirable article lucide, généreux, et qui soulève les vrais ! Problèmes.
    Félicitations Alexandra Ibanès

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