"Les Liaisons dangereuses", de Laclos, mises en scène par Christine Letailleur

Vincent Perez et Dominique Blanc dans "Les Liaisons dangereuses"
Vincent Perez et Dominique Blanc dans « Les Liaisons dangereuses »

Nul ne pouvant ignorer l’intrigue des Liaisons dangereuses en se rendant au théâtre, le risque de cette transposition était double : offrir un spectacle décevant par rapport au livre ou au cinéma, offrir un spectacle décevant par rapport aux attentes de la scène.
Or il n’en est rien : le beau travail de Christine Letailleur et la brillante troupe d’acteurs emmenés par Dominique Blanc et Vincent Pérez éloignent toute ombre de déception : l’adaptation est si habilement faite que l’on croirait l’original écrit pour le théâtre, et la mise en scène est si convaincante que l’on en oublierait les avantages techniques du cinéma.

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L’esprit du libertinage dévoilé

Au demeurant, il ne s’agissait pas seulement d’être fidèle à la lettre du texte, respectueux de l’action et des caractères, il fallait encore dévoiler l’esprit du libertinage, pari relevé magnifiquement par les deux acteurs vedettes dont le jeu et l’art de la parole révèlent tout le cruel mépris du libertin pour les sots , les sentimentaux, les dévots, tous les niais et les faibles qui croient que l’amour est autre chose qu’une simple affaire de sexe.
Le libertin veut punir ceux qui croient en l’amour et nos héros sont alliés jusqu’à ce que le Vicomte succombe à ce qu’il a juré de piétiner, devenant aussitôt la cible de la Marquise : dans ce milieu là on s’entretue après avoir tué.
La prose subtile et audacieuse de Laclos est superbement portée par l’ensemble des acteurs, les pages d’anthologie sont retrouvées avec plaisir, la scénographie ingénieuse transporte d’un lieu à un autre dans un décor unique plurifonctionnel, et la musique elle-même, discrète mais régulière, rythme la progression dramatique.
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Une action proche de la tragédie

Si l’on est en droit de préférer d’un point de vue dramaturgique la corruption de Cécile (remarquable Fanny Blondeau) et ses leçons de « catéchisme libertin » à la capitulation pathétique de Mme de Tourvel, si l’on préfère l’air de comédie que donnent les missions du valet de Valmont à l’air de sermon des discours sentencieux de Mme de Rosemonde, si l’on peut regretter qu’à la composition des scènes, suivant la seule linéarité de l’intrigue ne se soit pas adjoint le projet d’unités supérieures qui, tels des actes, auraient souligné le dynamisme théâtral d’une action finalement proche de la tragédie, l’ensemble produit néanmoins un spectacle parfaitement juste et complet qui plonge pendant près de trois heures dans l’univers fascinant et cruel des libertins du XVIIIe siècle.
À noter pour finir et à l’attention des classes de lycée ayant au programme l’adaptation et les réécritures, que le texte de Christine Letailleur est publié aux éditions Solitaires intempestifs, très beau support pour comprendre les défis exigés par une transposition générique.

Pascal Caglar

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• « Les Liaisons dangereuses », de Choderlos de Laclos, mises en scène par Christine Letailleur, Théâtre de la Ville, à Paris, jusqu’au 19 mars. Théâtre national de Nice du 23 au 25 mars 2016. Théâtre de Cornouaille, à Quimper, du 29 au 31 mars 2016.
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Choderlos de laclos, "Les Liaisons dangereuses"
• Yves Stalloni a publié dans « l’École des lettres » une importante étude sur « Les Liaisons dangereuses » qui vous sera envoyée sur simple demande à courrier@ecoledeslettres.fr en précisant votre établissement. En voici l’introduction :

Un roman d’aujourd’hui

On citerait le mot des anciens : « Timeo hominem unius libri », « Je me méfie de l’homme d’un seul livre ». Laclos, l’homme d’un seul livre, invite à la suspicion. Ce roman important d’ailleurs est publié anonymement ; il semble se contenter de récupérer une tradition littéraire, celle du roman épistolaire ; il fonde sa gloire sur l’équivoque morale- favorisée par les mystères entourant l’auteur. Bref les Liaisons dangereuses, chef-d’œuvre accidentel dans la production d’un écrivain qui n’en est pas un, est un livre qu’on aborde toujours avec prudence ou avec prévention.

Pourtant, si l’on admet de dissiper l’écran de fumée colporté par la légende, on pourrait bien se rendre compte que l’importance de ce livre tient à sa capacité d’être tout à la fois le roman d’une époque et un véritable livre d’aujourd’hui.

Observons les dates: le livre paraît en 1782, c’est-à-dire sept ans avant la Révolution, sept ans avant la réunion des États généraux, sept ans avant la fin officielle de l’Ancien Régime. La date autorise même, comme on le fait pour le Mariage de Figaro, créé deux ans plus tard, à accorder à l’œuvre des qualités de bilan d’une époque, de condensé d’une manière d’être et de penser, de raccourci d’un esprit, celui qui souffle dans les boudoirs et dans les cabinets d’études, des allures de « liquidation »  d’un genre (L. Versini).

Le siècle va dans le milieu de la décennie basculer vers les délices de la sensibilité illustrée par un Bernadin de Saint-Pierre. Parallèlement, cette œuvre si enracinée dans un contexte historique et culturel se révèle, au fil du temps, d’une modernité frappante. Le succès de scandale se transforme progressivement en réussite universelle. Des lecteurs de choix ont montré le chemin de l’admiration : Stendhal, Baudelaire, Giraudoux, Gide, Vailland… tous marqués par le livre.

La postérité imprévisible devient aujourd’hui inconditionnelle, puisqu’en moins de trente ans on a connu trois adaptations cinématographiques, une version à succès pour la scène, des rééditions multiples, des citations innombrables.

Si ce « roman d’époque  » a gardé une telle fraîcheur, c’est sans doute à cause de son côté sulfureux que souligne bien Laurent Versini dans la préface à son édition de la « Pléiade » : « Laclos a beaucoup de lecteurs, et l’on ne peut que s’en réjouir. Mais les raisons de cette faveur sont-elles de bon aloi ? » Et il est vrai que la réputation du livre tient plus souvent au prétendu climat de « grivoiserie et d’audace » qu’à une réelle attirance littéraire.

Au XIXe siècle, le livre a été condamné au moins quatre fois pour outrage aux bonnes mœurs par les tribunaux français. Et Baudelaire résumait cette force de scandale par la fameuse formule : « Ce livre, s’il brûle, ne peut brûler qu’à la manière de la glace.« 

Depuis le début de ce siècle les raisons de s’intéresser au livre sont devenues plus légitimes. Le discours critique s’est même fait prolixe et inventif, puisque, comme le rappelle Versini, nous avons des lectures marxiste, nietzschéenne, structuraliste, sémiologique …

Plus classiquement les travaux de chercheurs brillants comme R. Pomeau, L. Versini, J.-L. Seylaz (et d’autres) ont rendu au roman sa dimension véritable d’œuvre digne de figurer dans le panthéon des études scolaires et universitaires.

Yves Stalloni

 
 
• Un exemple d’adaptation d’une œuvre littéraire, cette fois-ci pour le cinéma : « Madame Bovary », de Flaubert, selon Vincente Minnelli et Claude Chabrol, par Raphaël Nieuwjaer et Jean-Marie Samocki.
• La littérature épistolaire : « Lettres familières. De Cicéron à Marcel Proust », réunies et présentées par Marie Pérouse-Battello dans la collection « Classiques » de l’école des loisirs, présentées par Stéphane Labbe.

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Pascal Caglar

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