A Bright Room Called Day, de Tony Kushner :
tirer parti du passé

Spectaculaire et captivante, la pièce de l’auteur américain, présentée au théâtre du Rond-Point, dresse un parallèle entre la montée du nazisme et les percées populistes contemporaines. Non sous forme de leçon d’histoire mais en plongeant au cœur d’un groupe d’amis berlinois placé face aux choix de l’époque.

Par Pascal Caglar, professeur de lettres

Spectaculaire et captivante, la pièce de l’auteur américain, présentée au théâtre du Rond-Point, dresse un parallèle entre la montée du nazisme et les percées populistes contemporaines. Non sous forme de leçon d’histoire mais en plongeant au cœur d’un groupe d’amis berlinois placé face aux choix de l’époque.

Par Pascal Caglar, professeur de lettres

Question : le théâtre peut-il traiter de politique et d’histoire sans copier un documentaire d’Arte ou une conférence en ligne ? La réponse est affirmative après avoir vu la spectaculaire et captivante pièce A Bright Room Called Day de Tony Kushner, présentée au théâtre du Rond-Point après sa création à Bordeaux en 2020.

Parler de la montée du nazisme et suggérer des parallèles avec l’histoire contemporaine pourrait faire craindre un propos trop didactique. Mais l’auteur américain Tony Kushner, déjà célèbre avec ses Angels in America de 1991, rappelle avec ces mots tirés de « l’essence du théâtre » du philosophe Henri Gouhier : « Le théâtre est d’abord représentation, c’est-à-dire action rendue présente par des personnages à qui un auteur prête vie. »

Dans A Bright Room Called Day, Kushner ne donne pas une leçon d’histoire sur la prise du pouvoir d’Hitler entre 1932 et 1933, mais il donne à voir un groupe d’amis berlinois, plongé dans la tourmente politique de leur pays. Cette individualisation de caractères et de réactions donne naissance à de beaux personnages, artistes, intellectuels, militants communistes, tous face à des choix, contraints à la fuite ou à la résistance devant l’inexorable et fulgurante montée d’un totalitarisme qui anéantit insidieusement les libertés d’agir ou de penser. Ni héros ni soumis, ils cherchent à vivre au temps du nazisme, à Berlin ou peut-être ailleurs. Leur faudra-t-il quitter cette « bright room » où les jours deviennent si sombres ? Là où l’historien reste dans l’extériorité des faits et des hommes, l’action théâtrale fait pénétrer dans les corps et les âmes.

La théâtralité reste la langue absolue de cette dénonciation, avec de nombreux procédés qui rehaussent le propos. Comme la chanteuse américaine des années Reagan tentant d’intervenir dans le passé à la manière d’un fantôme. Comme l’auteur lui-même intervenant pour juger et commenter ses personnages. Comme encore la comparution du diable en personne dépassé par les événements, et les changements de décors opérés par les acteurs eux-mêmes, à la manière du théâtre de distanciation brechtienne. Les scènes s’enchaînent dans un crescendo dramatique, d’un joyeux réveillon de 1932 à des adieux déchirants un an plus tard. Elles répondent aux événements de la chronologie historique qui figurent en fond de scène sur un mur de textes et d’images. La représentation d’une foule saluant Hitler y fait d’ailleurs l’objet d’un traitement particulier.

L’inventivité de l’écriture théâtrale a toute sa part dans l’effet produit par la pièce. La première version de 1985 est même réactualisée dans ce texte pour la scène révisé par l’auteur qui invente ce personnage de chanteuse des années 1980 pour dénoncer les populistes de l’histoire contemporaine américaine (Reagan, Trump) et rappeler la nécessité de regarder en arrière.

Avec cette pièce, le théâtre du Rond-Point confirme une fois de plus qu’il est le lieu d’accueil des artistes et des œuvres les plus originaux et les plus anticonformistes, avec l’objectif constant de concilier plaisir et réflexion. Avec ses chansons, ses musiciens, ses époques croisées, ses destins noués et déliés, ses personnages contrastés, et ses excellents acteurs, ce spectacle récompense le public qui aime à s’aventurer hors des sentiers battus.

P. C.

A Bright Room Called Day, de Tony Kushner, mise en scène Catherine Marnas Avec Simon Delgrange, Vincent Dissez, Annabelle Garcia, Tonin Palazzotto, Julie Papin, Agnès Pontier. Théâtre du Rond-Point jusqu’au 5 décembre.

Exploitation pédagogique

Sur le théâtre politique, et notamment la montée du nazisme, les enseignants gagneront toujours à faire découvrir à leurs élèves l’œuvre de Berthold Brecht. En tant que théoricien du théâtre épique, son petit organon du théâtre est l’exposé de référence pour comprendre comment le langage dramatique peut libérer les hommes, une autre manière de redéfinir la catharsis.

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Pascal Caglar