Aimons-nous nos étudiants?

Entre le dernier « Rapport sur la pauvreté en France 2020-2021 », qui recense près de 25 % des jeunes de 18 à 29 ans vivant sous le seuil de pauvreté (885 € / mois), l’enquête de l’association Article 1 sur le sentiment de détresse mentale éprouvé par les étudiants au cours de ce deuxième confinement, et le cri d’alarme d’un collectif de présidents d’université évoquant une « bombe à retardement sociale et humaine », il y a de quoi s’inquiéter et s’indigner de l’indifférence générale qui entoure le sort d’une jeunesse sacrifiée aux priorités sanitaire et économique.

Le sort des étudiants serait-il négligeable ?

Ils n’ont pas manifesté comme les commerçants, les restaurateurs, voire les catholiques ; ils n’ont pas brandi comme un drame national les conséquences du confinement sur leur avenir d’étudiants (qui s’en soucie ?). Les commerçants rouvrent en décembre, les restaurateurs sont censés le faire le 20 janvier, les catholiques sont en passe d’obtenir une révision de la jauge à 30 personnes… et les établissements d’enseignement supérieur devraient attendre début février pour rouvrir leurs portes. Dans les prochains jours, les salles de spectacle accueilleront de nouveau leur public, mais les salles de fac resteront fermées, comme s’il était impossible d’y mettre en place des mesures de distanciation et de protection… Les étudiants seraient-ils si dangereux, si peu fiables, ou, plutôt, leur sort serait-il si négligeable ?
L’enquête de l’association Article 1 (qui lutte contre l’inégalité des chances) est pourtant terrible : 75 % des étudiants issus de milieux populaires s’estiment en détresse psychologique depuis le mois d’octobre, plus de 40 % d’entre eux déclarent manquer de contacts physiques et humains avec leurs professeurs, 37 % de contacts avec leurs amis ou camarades ; 73 % se disent épuisés par l’incertitude liée au contexte sanitaire, 45 % inquiets de leur situation financière.
Si, au printemps dernier, le premier confinement a révélé le creusement des inégalités sociales dans l’enseignement primaire et secondaire, en cet automne, c’est sur le sort des étudiants du supérieur qu’il conviendrait de se pencher, pour ne pas rester aveugle aux disparités accrues, selon les villes, les établissements, les modes d’enseignement à distance, les conditions de confinement, les revenus et les accès aux ressources du savoir. Le tort de cette précarisation demeure son silence, son invisibilité aux yeux d’une société préoccupée uniquement par l’économie et la crise sanitaire.

Une génération abandonnée

Le supérieur, pas plus que le secondaire, ne peut croire que les cours à distance sont susceptibles de remplacer les cours sur site ; les enseignants du supérieur, pas plus que leurs collègues du secondaire, ne peuvent être satisfaits de s’adresser à leurs étudiants en visioconférence. Et, pas plus que ceux du secondaire, les décrocheurs du supérieur ne sont une conséquence tolérable de la crise du Covid-19.
C’est un fait connu : le bouc émissaire, la victime désignée pour porter la culpabilité du groupe, est toujours l’agneau sans défense. Entretenons la méfiance du jeune, son irresponsabilité, et nous serons responsables du mal-être d’une génération privée de bac, privée d’une formation structurée, privée de socialité, une génération abandonnée au « chacun pour soi », aux disparités de classe et aux larmes de crocodile des politiques. Et dire que les autorités et institutions nationales et internationales ne cessent de chanter les vertus de l’investissement dans la jeunesse…

Pascal Caglar

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