"Amer M.", de Joséphine Serre, ou l’amertume de la mémoire

"Amer M.", de Joséphine Serre
La pièce de la jeune metteuse en scène Joséphine Serre revient sur la vie d’un immigré algérien anonyme, Amer M. Le point de départ de cette pièce, jouée pendant quelques jours encore au théâtre de Belleville, est la découverte d’un portefeuille dans la boîte aux lettres de la protagoniste qui cherche à le restituer à son propriétaire.
Nous replongeons alors dans la vie d’Amer M., à travers tous les documents se trouvant dans son portefeuille : des pièces administratives liées au travail, à la Sécurité sociale et à la retraite, et d’autres beaucoup plus intimes comme des lettres, qui nous permettent d’apprendre qu’Amer M. a entretenu une relation intime avec une femme française.

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Entre deux langues et deux mondes

Ces documents nous font découvrir des moments de la vie d’Amer M., d’hier en Algérie (il est arrivé en France en 1954) à des temps beaucoup plus récents. Dans cette multitude de tableaux, les époques changent, les personnages aussi. Les quatre acteurs passent d’un rôle à l’autre avec brio, campant des personnages aux traits bien marqués, non sans humour, mais sans non plus tomber dans la caricature.
 
"Amer M.", de Joséphine Serre
Un acteur joue ainsi Amer M., jeune, torturé en Algérie (la scène est particulièrement forte), un recruteur de main d’œuvre en Algérie pour les usines françaises qui explique la nature de son travail, et un chibani (un vieux travailleur immigré aux « cheveux blancs », traduction littérale du terme arabe). Joséphine Serre interprète quant à elle, notamment, une employée administrative à l’accent méditerranéen prononcé ainsi que la jeune protagoniste qui cherche à rendre son portefeuille à Amer M.
Cette dernière se rend même jusqu’en Algérie, en Kabylie, peu après la guerre civile, sur les traces d’Amer M. N’étant aucunement liée à l’Algérie par son histoire familiale, comme Joséphine Serre, la protagoniste se heurte au changement de nom des lieux. Isserville-les-Isserts est ainsi devenu Bordj-Menaïel, ce qui conduit à une scène aux accents comiques inspirés du théâtre de l’absurde. Finalement, quoi de plus aberrant que la situation coloniale et post-coloniale ? Pourquoi ne pas en rire en effet ?
Comme pour les toponymes, la langue et la transcription sont évidemment signifiantes. Ainsi, que signifie être Amar là-bas et Amer ici ? De manière plus ludique, rappelons-nous  le sketch de Fellag sur les patronymes algériensAmer M. nous fait passer du rire à la gravité et à l’émotion au gré des scènes, ballottés que nous sommes dans les pérégrinations de la vie de ce travailleur immigré.
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Une pièce qui interroge nos identités

À travers les tableaux de la vie d’Amer M., Joséphine Serre montre une vie éparse, une identité meurtrie, évoquant de loin en loin la  » double absence » dont traitait le sociologue Abdelmalek Sayad dans son analyse de l’émigration / immigration. D’ailleurs, la comparaison entre Amer M. et Ulysse, figure majeure de l’errance, revient de manière récurrente, en particulier le moment de son retour à Ithaque. Enfin, Joséphine Serre montre comment l’entrée par effraction d’Amer M. dans sa vie l’a transformée et l’a amenée à s’interroger jusqu’à en faire une pièce de théâtre.
La pièce, servie par quatre très bons acteurs, est une réussite. Elle nous questionne sur l’histoire de l’immigration et sur nos identités par le biais des arts : littérature, peinture réalisée en direct, et musique, notamment avec le Quatuor pour la fin du temps d’Olivier Messiaen. Puisse cette pièce continuer à circuler longuement, tel le voyage d’Ulysse. Elle le mérite amplement !

Tramor Quemeneur

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• « Amer M »., texte et mise en scène de Joséphine Serre, jusqu’au 17 octobre, les lundis et mardis à 21 h 15 au théâtre de Belleville, 94, rue du Faubourg-du-Temple, Paris XIe. Représentation scolaire le 17 octobre à 11 h.
• La pièce « Amer M. » a été publiée aux éditions Théâtrales.
Vidéo : Fellag : « Les noms patronymiques ».
Abdelmalek Sayad, « La Double Absence. Des illusions de émigrés aux souffrances de l’immigré », Éditions du Seuil, coll. « Liber », 1999, 437 p.
Ce texte a été préparé pour le programme MEMOIRS – Children of Empires and European Postmemories, financé par le Conseil européen de la recherche dans le cadre du programme de recherche et d’innovation de l’Union européenne Horizon 2020 (convention n°648624).

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Tramor Quemeneur

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