Anatolia, de Ferit Karahan :
l’enfance maltraitée riposte

Bâti sur des réactions en chaîne, le scénario implacable d’Anatolia est une sévère critique du système éducatif turc. On peut aussi y lire un réquisitoire contre la violence de la politique de l’État turc actuel. Ce qui en ressort, c’est la détermination du personnage principal à sauver son camarade et à mettre les adultes face à leurs responsabilités.

Par Philippe Leclercq, professeur de lettres et critique

Bâti sur des réactions en chaîne, le scénario implacable d’Anatolia est une sévère critique du système éducatif turc. On peut aussi y lire un réquisitoire contre la violence de la politique de l’État turc actuel. Ce qui en ressort, c’est la détermination du personnage principal à sauver son camarade et à mettre les adultes face à leurs responsabilités.

Par Philippe Leclercq, professeur de lettres et critique

Des gamins, des douches. Ça crie, ça rigole. Ça chahute aussi un peu, ou discrètement, car un rien suffit pour que la sanction ne tombe. Le surveillant a l’œil. C’est hélas ce qui arrive à Memo (Nurullah Alaca), 11 ans, et à deux de ses camarades d’internat. Un broc d’eau refusé, une brève querelle, et le pion ordonne aussitôt à ces trois-là d’achever de se doucher à l’eau froide. L’endroit, mal chauffé, accélère la réaction hypothermique de l’élève de CM2 qui se met au lit en grelottant, sous le regard navré de son compagnon de chambrée, Yusuf (Samet Yildiz). Quand il se réveille, le garçonnet est mal en point. Nauséeux, à demi-conscient. Yusuf l’aide alors à rejoindre l’infirmerie, avant de participer à la journée d’enquête pour comprendre la cause « profonde » de l’état critique de son meilleur ami.

Rude climat d’éducation

La caméra du réalisateur turc Ferit Karahan, dont c’est ici le second long-métrage après The Fall From Heaven (2014, inédit en France), nous plonge in media res dans le quotidien de jeunes garçons d’un pensionnat régional de la Turquie orientale. On y découvre le régime de sévérité auquel tous sont soumis. Là, au milieu d’un haut plateau enneigé où rien ne fonctionne ou presque, on dresse des enfants plus qu’on ne les éduque. On châtie plus qu’on n’explique. Le chef d’établissement n’hésite pas à réunir, dans la cour et dans le froid, tous les élèves pour leur tenir des discours moralisateurs, exigeant d’eux loyauté et gratitude pour l’hébergement, la douche hebdomadaire et l’argent de poche que l’État leur alloue gracieusement… Il ne rechigne pas non plus à raser le crâne d’une forte tête, lui abandonnant une chevelure à demi-tondue comme marque d’infamie. Les autres adultes, professeurs et encadrants, sont des êtres autoritaires et méprisants pour les jeunes Kurdes dont ils ont la charge. Ici, dans cette école où la discipline est aussi rude que l’hiver, on parle turc, et le cours de géographie gomme la « notion » de Kurdistan au profit négationniste de la « région de l’Anatolie de l’Est ».

Coupable insouciance

Comme dans le meilleur du cinéma iranien sur l’enfance maltraitée, auquel Anatolia doit beaucoup, c’est la détermination de Yusuf à sauver son camarade qui est le moteur de l’intrigue. N’écoutant que sa bonté d’âme et bravant son propre désarroi, le jeune garçon affronte avec une discrète opiniâtreté les différentes figures d’autorité qui résistent à son dessein. Il est longtemps seul à se préoccuper du sort de Memo qu’il s’efforce de réconforter et de nourrir dans une infirmerie où tout manque, y compris le chauffage après que son réseau vétuste de tuyauterie a lâché…

Les sollicitations de Yusuf se heurtent à l’indifférence ou à l’incrédulité des professeurs pour lesquels l’élève malade n’est qu’un de ces tire-au-flanc, prompts à se faire porter pâle pour échapper à la classe. Pour preuve, ce dernier n’a même pas de fièvre, s’obstinent-ils à constater dans un sourire trahissant leur coupable insouciance. Le directeur a, pour sa part, bien d’autres motifs d’inquiétude avec son véhicule dépourvu d’équipement en pneus neige. La poisse ! La neige, tombée en abondance les jours précédents, a coupé toutes les routes, et rend momentanément impossible tout accès ou sortie des lieux.

Impéritie et dérobade

Dans ce récit transformé en huis clos et répondant à la règle des trois unités (de lieu, de temps, d’action), la tension croît à mesure que la santé de Memo se dégrade. Le chef d’établissement, enfin dûment alerté et inquiet, décide de joindre les urgences hospitalières (auprès quelques acrobaties pour capter un réseau téléphonique), puis entreprend de mener l’enquête. Une attente, entrecoupée d’entretiens avec les professeurs et surveillants, se met en place. En contrepoint, quelques gags burlesques, dont celui de répétition de la glissade à l’entrée du local servant d’infirmerie, trahissent l’impéritie des équipes dirigeantes de l’établissement.

Tous les adultes, dans ce lieu coupé du monde et replié sur lui-même, sont alors poussés à répondre de leurs responsabilités et à se livrer à un examen de conscience. À la manière de la serrure gelée de l’infirmerie qu’il faut asperger d’eau chaude pour la déverrouiller, chacun d’eux, soumis à un flot de questions, s’ouvre progressivement avant d’être éclaboussé par le scandale de son égoïsme et de sa lâcheté (tous sont unanimement enclins à se dérober et à rejeter leur faute sur un collègue).

Contrôle par la peur

Le scénario implacable d’Anatolia, bâti sur la mécanique de la réaction en chaîne, est une sévère critique du système éducatif turc. Un à un, les masques tombent, révélant une incompétence généralisée, dissimulée derrière une brutalité systémique sur fond de racisme. Tous les élèves sont ici malmenés. Leur pensionnat n’est qu’une machine à humilier, à effrayer, à broyer les esprits, à assujettir la jeunesse d’un peuple à l’ordre et la discipline. Anatolia pourra, bien sûr, être vu comme un réquisitoire contre la violence de la politique conduite par le chef de l’État, Recep Erdogan, à l’égard de la communauté kurde.

Filmé caméra à l’épaule et à hauteur d’enfant, dont il adopte le point de vue, le film de Ferit Karahan stigmatise la cruauté et la peur sur lesquelles l’école turque (a fortiori ses pensionnats pour garçons) est fondée. Les professeurs, fruits et victimes eux-mêmes de cette éducation traditionnelle brutale, en reproduisent la pratique et deviennent, par conséquent, les outils d’un système tyrannique qui fait de ses propres enfants des êtres terrorisés, malléables, résignés. L’enfant battu battra, dit-on. En contrôler le corps et l’esprit, c’est maîtriser l’avenir. C’est à la fois perpétuer la violence et l’angoisse de la sanction, garantes d’un état coercitif et d’une société du mensonge comme moyen d’obéissance à l’oppression.

P. L.

Anatolia, film turc (1h25) réalisé par Ferit Karahan. Avec : Samet Yildiz, Ekin Koç, Mahir Ipec, Cancu Firinci, Melih Selçuk, Nurullah Alaca. En salle le 8 juin 2022.

L’École des lettres est une revue indépendante éditée par l’école des loisirs. Certains articles sont en accès libre, d’autres comme les séquences pédagogiques sont accessibles aux abonnés.

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Philippe Leclercq