Aulus de Zoé Cosson : les secrets du village

Bienvenue à Aulus, où la nuit tombe comme un rideau, où le réel et la fiction s’entremêlent. La romancière y campe son premier roman, dans un hôtel désaffecté qui sert de poste d’observation sur cette station d’Ariège, ses quelques habitants et le monde.

Par Norbert Czarny

Bienvenue à Aulus, où la nuit tombe comme un rideau, où le réel et la fiction s’entremêlent. La romancière y campe son premier roman, dans un hôtel désaffecté qui sert de poste d’observation sur cette station d’Ariège, ses quelques habitants et le monde.

Par Norbert Czarny

Aulus-les-Bains est une petite station thermale qui, chaque année, reçoit ses sept cents curistes. Sans doute des habitués, parce qu’« on ne passe pas à Aulus, on s’y rend ». La narratrice y vient depuis son enfance, avec son père. Le village est le point de départ de randonnées dans la montagne et de balades ou observations dans le lieu même, à la rencontre de ceux qui y vivent depuis toujours, ou presque. Le fil des saisons se dévide, avec août, pendant lequel « le village est une fièvre, un bouquet ».

Son père est aussi une fièvre. C’est un personnage qui « sait dérider les esprits », bricoleur obstiné, collectionneur de tout et de rien. Il a acheté aux enchères un hôtel tombant en ruine et perclus d’humidité, avec l’idée folle et belle de le remettre en état, ne serait-ce que pour l’habiter avec sa fille. Tâche difficile, à tous égards, impossible dès qu’on passe au premier étage. Aulus est « engoncé dans un pli de terre, au plus près de l’eau ». La nuit y tombe de façon brutale, « comme un rideau de théâtre ». Et cette comparaison est parfaite puisque la narratrice vit là dans le spectacle ; « réel et fiction s’entremêlent ». L’hôtel décati est un cadre parfait. On imagine la romancière enfant, passant son temps à inspecter les chambres une à une : « Je sens bien qu’à sa manière l’hôtel garde à l’ombre ces histoires que l’on tait ».

Ce qui vaut pour l’hôtel vaut pour le village. Au fil des ans et des saisons, elle dresse « le portrait rapiécé de ce lieu sans contour » et le lecteur contemple la mosaïque qu’elle constitue, pièce par pièce. « Archéologue d’un passé soufflé », elle tourne les pages d’un album photo datant du début du XXe siècle.

Son père, qui accumule les bricoles en tous genres, l’a trouvé dans une brocante ; elle en fait son bréviaire. Aulus-les-bains accueille des malades souffrant de cholestérol. Ils se servent dans les sources locales, et, bien après eux, le père, atteint d’une forme d’eczéma, fera de ces eaux un usage assez personnel. Les photos montrent le bourg en sa gloire et, parallèlement, les pauvres de la campagne environnante. La narratrice décrit ce qu’elle voit à travers des poèmes en prose qui sont autant d’arrêts sur image, sur le personnage de Nicolas ou sur celui du boucher Bacque. Ce qu’elle écrit, au présent, de Nicole, de Marie alias Marldingue, l’épicière du village, de Pince-cul ou de Paul, n°1 et n°2, est le pendant de ces photos d’un autre temps. Le boucher, « parle et les mots gigotent comme du gravier entre ses lèvres ». Pierre aime chanter avec « une voix de tristesse d’arbre, douce et souterraine, qui secoue et s’étend, s’élève au-dessus des murs et enveloppe les gens de candeur. »

Paysage de granit

La narratrice apprend les mots de ce paysage granitique. Il y a « la soulane, cette pente de lumière »,« le gispet, herbe glissante, gelée, mouillée, trop grasse », le Pouech, mont, monticule, éminence, ici « un sommet de velours ».

Elle apprend aussi ce qui fait un village, autrement dit ses secrets. Au moment des élections municipales, une partie des habitants sollicite son père. Ces élections « raniment des rancunes tenaces. Parfois elles sautent des générations entières sans même que les descendants puissent se rappeler le nœud. On se souvient d’un regard mauvais, d’une petite jalousie, d’un bout de terrain concédé à la cousine plutôt qu’à soi. C’était il y a trente ans, c’est aujourd’hui ».

Cette question-là n’est pas la seule à susciter des émois. Le compteur Linky provoque la rébellion, l’ours (on est dans l’Ariège) suscite les polémiques, la centrale hydrothermique a donné lieu à des malversations couvertes par deux maires successifs. Le pire, ce sont les risques que fait courir une ancienne mine. Tout est là pour rappeler que le monde est bien présent aussi loin et protégé que l’on se croit. Les produits ou minerais oubliés dans cette mine sont plus ravageurs les uns que les autres : « Officiellement, la mine a fermé à cause du cours du métal. Officieusement, les maladies pulmonaires sentaient le soufre, l’amiante et le sapin. »

Ces préoccupations d’aujourd’hui sèment aussi la zizanie entre père et fille. Il a des certitudes et « s’accroche obsessionnellement à l’idée que le monde est tenon et mortaise, qu’il faut produire de l’électricité massivement, des composants téléphoniques à foison et des gadgets en plastique parce que c’est ainsi ». Face à ces assertions, elle reste de marbre. Le duo qu’ils forment a des sautes similaires à ce qu’est le village, « surface cabossée, boursouflée, qui cloque et se soulève brusquement sur ses bords pour épouser l’élan des montagnes ».

Il faut être marié à cette terre ingrate pour y vivre. Les Aulusiens le savent, qui ont la patience, la rudesse nécessaires : « Ce sont des corps du dehors, habitués à négocier avec la solitude, le temps qui ne meurt pas. » René, l’artiste du village, perd d’abord la mémoire puis on l’oublie dans une « maison », autre nom, euphémique, pour désigner le lieu dans lequel on enferme les déments.

L’espoir du père se meurt. Sa fille, silhouette qui l’accompagne par ces pages si pleines de tendresse et teintes d’une ironie légère, rappelle par certains côtés l’œuvre de Bruno Schulz. L’auteur du Sanatorium au croque-mort et des Boutiques de cannelle avait fait de « son » père un héros à la Don Quichotte qui transformait tout par son imagination et ses désirs de constructeur chimérique. Le fantastique qui affleure dans Aulus peut rappeler la lointaine Galicie, terre des confins de Pologne désormais disparue. Une telle comparaison honore une jeune autrice pour son premier roman.

N. C.

Zoé Cosson, Aulus, collection « L’Arbalète », Gallimard, 112 pages, 12,50 euros.

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Norbert Czarny