"Autour de 1914-1918 : nouvelles figures de la pensée", sous la direction d’Antoine Compagnon

"Autour de 1914-1918 : nouvelles figures de la pensée", sous la direction d’Antoine CompagnonUne des plus fameuses institutions de notre pays, l’illustre Collège de France, se devait, à sa manière, de s’associer aux commémorations du centenaire de la terrible Grande Guerre. Il l’a fait de manière originale dans un colloque tenu sur deux journées en octobre 2014 qui, délaissant volontairement le terrain géopolitique ou historique, a voulu privilégier, en accord avec la vocation du Collège, l’environnement culturel de ces sombres années.
Alors que les combats s’acharnaient à tuer des centaines de milliers de poilus, la vie se poursuivait, les transformations se multipliaient au point que, comme le fera Stefan Zweig, le temps d’avant-guerre pourra être appelé « le monde d’hier ».
Les actes du colloque, tels qu’ils nous parviennent aujourd’hui, réunis sous la direction du littéraire Antoine Compagnon et présentés par le physicien Serge Haroche, permettent de retrouver, dans les diverses directions du savoir et de la pensée, la trace de ces mutations. Ce balayage pluridisciplinaire respecte cinq étapes en commençant par les « Lieux et espaces », puis en passant par les « Sciences et lettres », puis les « Arts », avant de proposer des études relevant de ces domaines alors assez neufs que sont la psychiatrie et la psychanalyse, et, pour finir, une ouverture autour du thèmes dits « Sociétés ».

L’espace géopolitique

Difficile de rendre compte par le détail du contenu de ces dix-huit communications prononcées par d’éminents professeurs, du Collège ou de l’université, en activité ou honoraires.
Retenons quelques images : comment Berlin, au lendemain de la défaite va, paradoxalement, « accéder pleinement au statut de métropole » et devenir, ainsi que le démontre Céline Trautmann-Waller, le « Grand Berlin », résultat de la rénovation urbaine menée sous l’impulsion de quelques audacieux architectes.
Autre conséquence inattendue du conflit, analysée par Henry Laurens : l’intérêt nouveau pour le Proche-Orient, terre d’élection pour des aventuriers, des experts ou des diplomates, qu’ils soient Français (tels Alfred Le Châtelier ou Massignon), Anglais (Kitchener ou les Blunt), Allemands (pour qui le djihad au Levant serait une manière de vaincre l’ennemi).
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La science, la littérature et les arts

Serge Haroche recense « les grandes mutations de la physique » grâce à l’apport déterminant d’Einstein.
Dans une autre direction, Antoine Compagnon, intitule sa communication « Guerre, littérature et démocratie » s’attachant aux œuvres de Drieu la Rochelle (La Comédie de Charleroi), de Barbusse (Le Feu), de Jean Renoir (La Grande illusion), nous rappelant quelques réalités oubliées : « Quatre millions de lettres étaient expédiées du front chaque jour, et autant parvenaient au front de l’arrière des lignes » ; « La moitié des élèves des promotions qui intégrèrent l’École normale supérieure entre 1911 et 1914 moururent à la guerre » et arrivant à la conclusion – avec l’exemple significatif de Céline – que « la guerre a contribué à la démocratisation de la littérature ».
Suivront des études, toujours très stimulantes, comme celle sur la naissance de l’espéranto menée par le philosophe Jacques Bouveresse qui interroge les enjeux sous-tendus par la recherche de la « langue universelle » ; sur l’attitude des philosophes français pendant les années de la guerre (Claudine Tiercelin) ; sur l’avant-garde artistique, à travers trois génies de l’innovation esthétique, Picasso, Duchamp, Kandinsky (Roland Recht) ; sur les transformations du cinéma, notamment en Allemagne après le traumatisme de la défaite (Olivier Agard) ; sur le renouveau de la musique ou plutôt ce que l’auteur, Makis Solomon, appelle les « ruptures musicales », qu’elles soient « superficielles » ou « profondes ».
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Un nouvel ordre social

Si nous devions, au-delà de ces travaux spécialisés, rechercher quelques-uns des bouleversements apportés à l’ordre social par le cataclysme de la guerre, nous retiendrons les trois passionnantes communications qui terminent l’ouvrage : celle de Claudine Haroche qui voit se dessiner un mouvement sociologique prégnant annonçant la « puissance des masses » et l’« impuissance de l’individu » ; celle de Yves Cohen qui, souhaitant démontrer en quoi « le chef est moderne », s’appuie sur les exemples fournis par divers pays d’Europe et du monde ; celle de Michelle Perrot qui cherche à vérifier l’aphorisme prononcé par Cendrars : « La guerre a bouleversé l’amour » – ce que confirment une littérature empreinte d’émancipation sexuelle et de comportements marqués par la transgression et le droit au bonheur, valeurs revendiquées par le « féminisme » naissant.
Métamorphose du groupe  (« La guerre a brisé des vies à jamais détruites. Elle a bouleversé la société »), mais permanence de la douleur individuelle : « On ne guérit pas de la guerre. On ne s’est jamais remis de la Grande Guerre. » Ces phrases écrites par la spécialiste de l’histoire des femmes valent pour conclusion générale.

Yves Stalloni

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• « Autour de 1914-1918 : nouvelles figures de la pensée », sous la direction d’Antoine Compagnon, Odile Jacob, 2015, 409 p.
14-18. Écrire la guerre, un dossier de « l’École des lettres ».
Lire et étudier « Ceux de 14 ». Hommage à Maurice Genevoix, cent ans après, par Alexandre Lafon.
De la vertu pédagogique des commémorations de la Première Guerre mondiale, par Alexandre Lafon.
La Grande Guerre dans tous ses états. Ateliers d’écriture et de pratique artistique du collège au lycée, par Perrine Charlon Jacquier et Gwenaël Devalière.
« La Grande Guerre des écrivains », textes choisis et présentés par Antoine Compagnon, par Yves Stalloni.
 
L'École des lettres, "14-18. Écrire la guerre"

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