Claude-Edmonde Magny, "Lettre sur le pouvoir d’écrire"

Heureuse et lointaine époque qui, malgré le bruit terrible de la guerre, parvint à sauvegarder la délicate saveur d’une pensée profonde, d’une écriture raffinée, d’une parole gratuite – même si, aux yeux de l’auteur de cette admirable lettre, la littérature est loin d’être chose gratuite.

Nous sommes donc en 1943, une jeune agrégée de philosophie, spécialiste du roman américain, qui signe du nom de Claude-Edmonde Magny (un pseudonyme), décide d’adresser à un très jeune exilé espagnol, Jorge Semprun, qu’elle a rencontré quatre ans plus tôt dans les coulisses de la revue Esprit, une « homélie », c’est ainsi qu’un ami commun désigne, avec humour, ses interminables épîtres.

Lui a vingt ans, elle, dix de plus. Elle écrit déjà, lui, rêve de le faire. Le fougueux Castillan est rempli d’ambition ; la sage critique sait modérer ses enthousiasmes. Avec bienveillance mais fermeté, elle rédige donc à son intention ce qui sera appelé par l’éditeur (la publication aura lieu pour  la première fois en 1947 chez Seghers)  Lettre sur le pouvoir d’écrire.

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L’écriture ou la vie

Il y aurait deux façons de parler de ce magnifique texte d’une quarantaine de pages. En s’attachant d’abord au destinataire qui, ironie de l’histoire, ne l’a pas lu immédiatement, mais seulement deux ans plus tard, au retour de Buchenwald, un mémorable jour d’août 1945, veille de l’explosion d’Hiroshima.

L’expérience du camp a transformé le jeune homme, tiraillé, dès son retour, entre l’impatience de vivre et la nécessité d’écrire pour témoigner. L’écriture ou la vie, alternative qui servira de titre à un futur grand livre. L’ancien déporté a choisi, pour l’instant, de privilégier la vie par le biais d’un engagement politique sincère dont il sortira déçu et meurtri. Mais la lettre de son initiatrice l’accompagnera en toutes circonstances et contribuera, une fois revenu de son action militante, à orienter et éclairer sa carrière d’écrivain.

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« L’écriture rougit de sa matérialité »

Ce qui nous conduit, en deuxième analyse, à l’essentiel : le contenu de cette fameuse lettre.  Dans une prose ample, majestueuse, gonflée d’incises érudites et ponctuée de formules brillantes, le professeur explique à l’élève les enjeux attachés à l’acte d’écrire. Elle  commence par écarter une objection dont le succès relève soit de la paresse soit de la provocation. Celle qui prétend que le silence serait préférable à l’œuvre écrite, thèse irrecevable qu’elle résume par cet aphorisme fulgurant : « L’écriture rougit de sa matérialité. »

La stricte application de cette règle aurait pour effet de vider nos bibliothèques. Donc, il y aura écriture, mais encore celle-ci devra-t-elle être authentique, originale, et pour y parvenir l’auteur va devoir dépasser sa vie intérieure. Écrire, c’est se déprendre de soi, comme réussit à le faire Balzac, après de longs tâtonnements, comme n’y est pas parvenu Flaubert, prisonnier de son moi et de son culte de la perfection, comme l’ont oublié les écrivains femmes (au moins la plupart) qui écrivent « avant d’avoir réussi à se débarrasser  de leurs émotions ».

L’écrivain doit chercher à obtenir l’« intégration du moi », c’est-à-dire sa sublimation ou, plus radicalement, son élimination. Nos actuels adeptes de l’«autofiction » n’y trouveraient pas leur compte. Une belle phrase, reproduite en bandeau sur la couverture, résume le message : « Nul ne peut écrire s’il n’a le cœur pur, s’il n’est assez dépris de soi. »

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« Un exercice si vain, si dangereux »

Cette entreprise exigeante suppose des sacrifices et des désillusions, l’apprenti écrivain doit le savoir : « Écrire est une action grave qui ne laisse pas indemne celui qui la pratique. Une fois engagé dans cette voie, il n’est pas de retour en arrière qui soit possible. » Et plus encore pour le roman ou la critique que pour la poésie, qui peut parvenir à se tenir par la seule force du style, des images et de la musique.

Ainsi, le vrai écrivain, dès qu’il a commencé à écrire, ne peut plus s’arrêter, au risque de devenir, comme l’ancien sportif qui cesse l’entraînement, chargé de graisse : « Un écrivain sclérosé, un Rimbaud manqué sont un spectacle aussi laid qu’un athlète obèse. » De là un dernier avertissement : « Mon cher Jorge, je ne saurais trop vous conseiller de réfléchir avant de vous consacrer tout entier à un exercice si vain, si dangereux. »

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« Le Grand Voyage »

Le « cher Jorge » réfléchira pendant près de quinze ans avant de se décider à entrer en littérature avec Le Grand Voyage. Comme l’avait prédit l’épistolière, à partir de là, il ne cessera plus d’écrire, se préservant ainsi du risque d’obésité.

Il signe ici une préface émouvante, rédigée en 1993, dans laquelle il reconnaît sa dette à l’égard de l’amie avisée qui lui écrivit cette lettre décisive pour son destin. Environ un an exactement après la disparition de Semprun, cette réédition, qui a le mérite premier de nous faire entendre la voix élégante et sûre de Claude-Edmonde Magny, nous rend l’écrivain espagnol un peu plus présent.

                                                                      Yves Stalloni

 
• Claude-Edmonde Magny, « Lettre sur le pouvoir d’écrire », Climats, 2012.
Jorge Semprun dans l’École des lettres et sur ce blog.

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