Comme il vous plaira, de Shakespeare

Léna Brabant met en scène, à La Pépinière Théâtre, cette comédie pleine d’entrain et d’esprit autour de la forêt comme thème littéraire. Dans une adaptation de Pierre-Alain Leleu et sous un angle contemporain : les hôtes des bois tiennent des zadistes ou réfugiés climatiques fuyant une ville tyrannique.

Par Pascal Caglar, professeur de lettres

Léna Brabant met en scène, à La Pépinière Théâtre, cette comédie pleine d’entrain et d’esprit autour de la forêt comme thème littéraire. Dans une adaptation de Pierre-Alain Leleu et sous un angle contemporain : les hôtes des bois tiennent des zadistes ou réfugiés climatiques fuyant une ville tyrannique.

Par Pascal Caglar, professeur de lettres

Rien de tel pour se réconcilier avec les classiques que ce Comme il vous plaira, de Shakespeare, adapté par Pierre-Alain Leleu, actuellement à La Pépinière Théâtre : la comédie, pleine d’entrain, de fantaisie et d’esprit, est un bonheur pour qui le théâtre est la rencontre d’un texte brillant, d’acteurs enthousiasmants et d’une mise en scène inspirée.

Longtemps, avant qu’elle ne devienne un enjeu écologique, la forêt a été un motif littéraire aux connotations symboliques et psychologiques, lieu investi par l’homme y rêvant de liberté, de vérité et d’authenticité. Depuis l’Antiquité existe l’utopie des bergeries, des asiles de verdure et des abris boisés, confidents des histoires d’amour les plus romanesques, et les idylles et autres pastorales furent longtemps présentes sur la scène comme dans les livres.

Shakespeare en son temps s’inscrivit dans cette tradition, mais le spectacle mis en scène par Léna Bréban prend des airs résolument modernes, avec des hôtes de ces bois plus proches de hippies ou de zadistes, irrésistibles réfugiés bohèmes dans la forêt d’Arden après avoir fui la ville, lieu du pouvoir, de la tyrannie et des rivalités fratricides, pour rechercher l’amour et le bonheur.

L’adaptation resserre l’action autour de trois couples d’amoureux : Rosalinde et Orlando, qui se poursuivent sous leurs travestissements ; Célia et Olivier, qui se découvrent par surprise ; Phébé et Silvius, qui s’aiment par nécessité. Rien de l’esprit de Shakespeare n’est perdu dans cette traduction qui sait conserver dans les dialogues ou tirades jeux de mots, pointes spirituelles et réparties ingénieuses rappelant le temps des concetti chers aux auteurs baroques.

C’est un plaisir pour le spectateur d’aujourd’hui de renouer avec la sensibilité d’une époque pour laquelle le langage était un vertige, tout comme la vie, faite de leurres et d’illusions, de retournements et d’instabilités, d’apparences qui disent le vrai et de réalités mensongères.

N’oublions pas que c’est dans cette comédie que Shakespeare fait dire à un ami du vieux duc : « Le monde est un théâtre où tous, hommes et femmes, sont de simples acteurs. Ils y ont leurs entrées, leurs sorties et chacun joue bon nombre de rôles dans sa vie. » Cette phrase célèbre se retrouve dans le projet même de la mise en scène où acteurs et actrices multiplient les rôles, passant avec brio d’un duc à un vieillard et d’un paysan à un seigneur. Ce tourbillon de jeux et d’identités est marqué par les performances exceptionnelles de Barbara Schultz, héroïne pétulante, amante passionnée travestie avec fougue et énergie en homme aux mille ressources, ainsi qu’Ariane Mourier aussi convaincante en cousine complice qu’en amante fidèle.

Dans ce Comme il vous plaira, Léna Bréban a su saisir toute la fantaisie débridée de l’esthétique baroque pour l’adapter à l’esprit de divertissement d’aujourd’hui. Le rythme impulsé à la pièce, le dynamisme du jeu, l’absence de prétention et de longueurs donnent lieu à des scènes de vrais plaisirs, entremêlées de chansons et parodies parfaitement appropriées à l’action, offrant aux nostalgiques des années 1970 l’occasion de retrouver Love is all de Roger Glover, Hotel California des Eagles et, lors du baisser de rideau, un Georges Moustaki en totale osmose avec la scène et le public.

La Pépinière Théâtre se veut, selon le mot de sa directrice, Caroline Verdu, une « pépinière de talents ». Sa programmation et les acteurs qui s’y produisent poursuivent ce mouvement de fond d’un théâtre privé de qualité, ambitieux et ouvert à tous, public régulier et public occasionnel, scolaires et groupes divers. En ces temps où les spectacles de création tendent de plus en plus à éloigner le public des auteurs classiques, la réussite d’entreprises comme celle de Pierre-Alain Leleu et Léna Bréban sont des encouragements pour ceux qui à l’école, dans le monde de la culture ou dans la société croient que les œuvres du passé peuvent encore parler aux générations d’aujourd’hui.

P. C.

Comme il vous plaira, de Shakespeare. Mise en scène : Léna Bréban, avec Barbara Schulz, Ariane Mourier, Lionel Erdogan, Pierre-Alain Leleu, Éric Bougnon, Léa Lopez, Adrien Urso, Adrien Dewitte et Jean-Paul Bordes. À La Pépinière Théâtre, jusqu’au 30 juillet.

5 nominations aux Molières 2022.

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Pascal Caglar