Diane Arbus au musée du Jeu de paume

Diane Arbus« Donner un appareil photo à Diane Arbus, c’est comme mettre une grenade dégoupillée dans les mains d’un enfant », écrivait Norman Mailer, et à voir la rétrospective que le musée du Jeu de paume lui consacre jusqu’au 5 février, cela reste vrai.

Quelque chose de l’enfance subsiste en elle ; une qualité de regard, une innocence qui émeut. Ses images choquent, dérangent ou bouleversent. Aucune ne laisse indifférent.

« Il y a des choses que personne ne verrait
si je ne les photographiais pas »

Née en 1923, la photographe américaine s’est suicidée en 1971. Elle s’est essentiellement consacrée au portrait, mais a également laissé des reportages dont on trouvera les traces dans les salles du musée. L’ordre de l’exposition n’est pas chronologique ni thématique mais il vise à toucher le spectateur.

Cependant, au rez-de-chaussée, on verra ses premiers travaux, avant qu’elle n’utilise un appareil 6 x 6. La plupart sont des petits formats qui témoignent d’un apprentissage. Il faut attendre le début des années soixante pour trouver l’unité d’un art. Alors, toutes les photos seront des carrés entourés du liseré noir, preuve qu’elle n’a rien recadré au tirage, dont elle se chargeait elle-même. Et ces carrés, sans se ressembler, portent sa marque : « Je crois vraiment qu’il y a des choses que personne ne verrait si je ne les photographiais pas. »

Les affiches qui annoncent l’exposition (laquelle draine une foule patiente et nombreuse) montrent de parfaites jumelles monozygotes, ou un garçon grimaçant, tenant une grenade dans sa main. C’est un jouet, mais le visage comme la posture sont éloquents. Comme sont parlants les portraits de patriotes  portant un badge demandant qu’on bombarde le Viêt-Nam. Diane Arbus fixe des instants, des lieux, des couples, des individus.

Portraits d’hommes du “vingtième siècle ”

Interrogées sur ses photos, elle les définit ainsi : « Elles sont la preuve que quelque chose était là et n’est plus. Comme une tache. Et leur immobilité est déroutante. On peut leur tourner le dos, mais quand on revient, elles sont toujours là en train de vous regarder. » Dans cette présence réside en effet une part de leur puissance. Pas d’échappatoire, le plus souvent, quand on regarde les pauvres monstres qu’elle photographie : nains, travestis, nudistes, vieillards… On pourrait penser à quelque cirque, comme dans Freaks de Tod Browning, alors qu’elle montre des individus, dans leur pleine humanité. Telle photo d’un nain mexicain dans sa chambre, telle autre montrant un géant juif et ses parents minuscules dans leur appartement ne font jamais sourire ni rire, mais crée une empathie, le sentiment d’être avec.

Et puis Diane Arbus ne vient pas de nulle part et n’est pas sans filiation. Par certains côtés, son projet s’apparente à celui d’August Sander, le photographe allemand qui, sous le régime de Weimar, avait décidé de fixer sur sa pellicule toute la société de son pays, selon un protocole immuable. Mais Diane Arbus préfère les exceptions aux séries, même quand elle s’en tient au même sujet. Dans un article qu’il lui consacrait, et que l’on retrouvera dans La photo, inéluctablement, Hervé Guibert les comparait :

« Les modèles de Diane Arbus sont aussi des hommes du “vingtième siècle ”, comme Sander avait pensé appeler les siens : ils pourraient former un chapitre de l’encyclopédie de Sander, une enclave sur la perversion des apparences, un sérail fabulesque, la loge des mythes » (Gallimard, 1999, p. 480).

L’un de ses maître : Weegee

Tel reportage dans le comté de Beaufort, en Caroline du Sud, parmi les plus déshérités rappelle l’œuvre de Walker Evans ou celle de Dorothea Lange. Diane Arbus n’a jamais été non plus une photographe engagée dans le mouvement social, mais sa façon de montrer l’extrême misère est une façon de se situer. Plus proche d’elle, et appartenant à sa génération, il y a Richard Avedon avec qui elle partage une certaine sécheresse ou brutalité du fait. Le cadre est parfois serré sur un visage, met en relief le maquillage, un trop-plein de poudre ou un rouge à lèvre. D’autres fois, c’est un corps tatoué qui rappelle le reportage d’Avedon dans l’Ouest.

Mais l’un de ses maîtres, celui qu’elle admire, c’est Weegee. Ce photographe qui transportait constamment son matériel dans le coffre de sa voiture, qui était en contact constant avec la police de New York, était toujours le premier sur les homicides, les accidents et sa vision de la ville américaine, le caractère immédiat de ses prises de vue se retrouvent dans bien des photos de Diane Arbus. À ceci près qu’il est le plus souvent en extérieur, dans les rues de New York, alors qu’elle préfère les intérieurs, les chambres en particulier, et à la limite, les parcs ou jardins. Mais chez elle comme chez celui qu’elle admire, la solitude est semblable. On est seul sur un banc, on est seul dans sa pauvre sexualité indécise, les femmes ont l’air d’hommes, les hommes se déguisent, les couples sont désaccordés, souvent contraints dans leurs gestes.

Les dernières photos

À la brutalité de l’image succède bientôt une forme de douceur, comme un horizon recherché. Il trouvera forme dans les dernières photos de Diane Arbus, prises dans un hôpital pour handicapées mentales du New Jersey, à l’occasion d’Halloween. Déguisées, jouant dans les prés, les femmes que l’on voit nous touchent comme peu de ses modèles. La lumière automnale nuance toutes ces scènes champêtres, ces jeux masqués qui semblent autant de rêves bizarres.

Et puis il y a ces intérieurs, chambres vides, trop basses de plafond ou trop décorées, c’est selon, ces lits défaits, ces draps dans lesquels on distingue un couple ou une personne seule, dans un après que nous devinons. Diane Arbus est là l’inspiratrice de photographes contemporains très portés sur l’intime, comme Nan Goldin. On pourrait s’amuser et mettre en regard des photos des deux femmes.
L’exposition est riche, variée et l’on aura peu de regrets en sortant sinon celui de ne pouvoir contempler plus longuement chaque photo.

Norbert Czarny

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Musée du Jeu de paume, 1, place de la Concorde, 75008 Paris. Exposition du 18 octobre 2011 au 5 février 2012.

 
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Norbert Czarny

Un commentaire

  1. Totalement d’accord avec votre critique et particulièrement pour le reportage sur les handicapées mentales. J’ai bien aimé également le point de vue critique sur les patriotes et la photo du boxeur qui s’entraîne et qui semble écrasé par son punching-ball : c’est totalement différent des photographies exaltant la boxe ! Ce qui est intéressant aussi dans l’exposition ce sont les planches contacts qui permettent de comprendre comment travaillait Diane Arbus. La photo qu’elle a choisie du géant avec ses parents est celle qui a le potentiel dramatique le plus fort.

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