Élaborer une progression annuelle en terminale L

Gustave Flaubert, dessin de M. Desmoulins
Gustave Flaubert, dessin de M. Desmoulins

L’existence d’un programme national, la réduction des horaires à deux heures et des programmes à deux domaines d’étude, la nécessaire préparation des épreuves du bac occultent souvent la possibilité de construire l’enseignement de littérature selon une progression réfléchie et cohérente qui tiennent compte des spécificités de l’année de terminale.
La réforme appliquée en 2012, tout en diminuant le nombre et la nature des domaines d’étude a maintenu un coefficient 4 à la discipline – le coefficient est le même que celui attribué à l’histoire géographie –, lui conférant une importance qui bien souvent justifie la tentation du bachotage.
 
oedipe-roi-pasoliniLa plupart du temps les deux œuvres au programme sont abordées successivement par le professeur qui, grosso modo, passe un peu plus de quatre mois sur la première et consacre autant de temps à la seconde. Rappelons que les IO invitent à « diversifier les situations d’expression écrite et orale, sans se limiter à celles qui permettront d’évaluer les élèves à l’examen de fin d’année » et qu’elles incitent le professeur à introduire dans son enseignement des méthodes et des contenus utiles aux formations post-bac.
Nous proposons ici un exemple de progression annuelle qui vise à briser la routine des deux séquences centrées chacune sur une œuvre et à diversifier les approches.

 

Séquence 1 : Introduction aux études littéraires (3 à 4 h.) Objectifs : définir le texte littéraire, situer les approches critiques qui peuvent en être réalisées.
Séquence 2 : Lire Madame Bovary
(14 à 15 h)
Objectifs : connaître la genèse de Madame Bovary, lire le roman et en apprécier les enjeux littéraires, s’initier aux épreuves du baccalauréat.
Séquence 3 : Situer les œuvres au programme dans leurs contextes littéraires (7 à 8 h) Objectifs : réaliser un exposé oral sur les auteurs et notions esthétiques, école artistiques et/ou littéraires susceptibles d’éclairer le projet et la dimension esthétiques des œuvres. Prendre des notes.
Séquence 4 : Lire Œdipe Roi
(9 à 10h)
Objectifs : lire la pièce de Sophocle, comprendre ses enjeux esthétiques et idéologiques en fonction du contexte de sa production. S’entraîner à l’écrit du bac.
Séquence 5 : La réception d’une œuvre dérangeante (7 à 8 h) Objectifs : appréhender la dimension scandaleuse de l’œuvre de Flaubert, reconstituer le procès intenté par le ministère public. S’initier à la synthèse de texte.
Séquence 6 : De la tragédie au film
(12 à 13 h)
Objectifs : s’initier au langage cinématographique, analyser la lecture que fait Pasolini de la tragédie antique. Interroger les choix mis en œuvre dans le processus d’adaptation.
Séquence 7 : Les objets d’études et leur intérêt sur le plan littéraire. (5 à 6 h) Objectifs : élargir la réflexion suscitée par les domaines d’études en s’appuyant sur d’autres exemples relevant des champs littéraire ou cinématographique patrimoniaux.

 
 
Le professeur de terminale L dispose d’un peu plus d’une soixantaine d’heures pour faire étudier deux œuvres et préparer ses élèves « à des études supérieures dans divers secteurs disciplinaires du champ des lettres et sciences humaines ».
 

Première séquence

Avec la première séquence on cherchera à donner des repères aux élèves qui souhaiteraient s’orienter vers des études spécifiquement littéraires. Il s’agira en interrogeant les pratiques et l’expérience des élèves de faire émerger les représentations qu’ils ont de la littérature (les IO invitent à « distinguer textes littéraires et non littéraires et en apprécier la qualité dans une perspective critique ») et d’interroger les significations qu’ils donnent à des exercices comme le commentaire ou la dissertation dont on pourra ensuite situer l’apparition dans l’histoire de la discipline de manière à montrer que l’approche de la littérature au lycée est une parmi d’autres.
Nous recommandons l’usage du livre d’André Chervel, Histoire de l’enseignement du français du XVIIe au XXe siècle, qui montre notamment comment l’usage du commentaire s’est imposé au tournant des XIXe et XXe siècles dans l’enseignement du français. Les élèves insistant souvent dans leurs représentations de la littérature au lycée sur les outils d’analyse mis en œuvre. On pourra, à travers un bref historique, montrer comment les études littéraires se sont constituées au cours des XIXe et XXe siècles, prenant appui sur la rhétorique et la grammaire, puis englobant les présupposés des théories romantiques ainsi que les thèses critiques structurales et génétiques.
Il s’agira de permettre aux élèves d’identifier et de situer les outils qu’ils ont appris à mettre en œuvre dans une perspective épistémologique, de leur faire comprendre que les études littéraires relèvent des sciences humaines et sont par conséquent toujours en mouvement. On pourra pour ce faire donner des extraits de réflexion empruntés à Sainte-Beuve, Lanson, Todorov, Genette…
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Deuxième séquence

La deuxième séquence fera alterner cours magistraux, lecture analytique, apprentissages méthodologiques : il s’agit d’une part de délivrer les élèves de l’inquiétude que peut générer l’examen en leur donnant les bases méthodologiques qui leur permettront d’aborder l’épreuve et d’autre part de leur faire apprécier les enjeux esthétiques et idéologiques d’une œuvre (Madame Bovary) qu’on peut considérer comme fondatrice de notre modernité littéraire.
On insistera, au cours des séances consacrées à l’apprentissage des épreuves sur les qualités exigées d’une copie de baccalauréat : connaissance du roman, capacité à mettre en œuvre une problématique, qualités rédactionnelles. On s’appuiera bien sûr sur la définition de l’épreuve et sur les consignes nationales et académiques délivrées aux correcteurs lors des examens.
Si les questions posées au sujet de l’œuvre peuvent appeler à mobiliser les réflexes acquis en première pour élaborer une dissertation, les sujets proposés ne constituent en aucun cas une dissertation.

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Troisième séquence

La troisième séquence se donne pour objectif de replacer dans leurs contextes les œuvres au programmes par le biais de recherches qui donneront lieu à des exposés, eux-mêmes générateurs de prises de notes. Le professeur peut choisir une liste de sujets que les élèves auront à traiter par groupes. Il s’agit au cours de cette séquence de guider les élèves dans leurs pratiques de la recherche et d’insister sur le discernement dont il faut faire preuve dans le processus de la documentation. Les exposés peuvent faire l’objet d’une évaluation, on prendra soin en ce cas de confier aux élèves une grille d’évaluations qui précisera les compétences prises en compte et le barème de la notation.
Exemples de sujet possibles : Courbet et le scandale de “L’Enterrement à Ornans”, Le réalisme en France et en Europe à la fin du XIXe siècle, Maupassant, élève de Flaubert ?, Le bovarysme, dans la littérature, la peinture et le cinéma, “La Poétique” d’Aristote, La Tragédie grecque, La figure d’Œdipe dans la littérature antique et classique, Freud et l’Œdipe , “L’ Œdipe à Colonne” de Sophocle, une suite ? Le Pasolini d’Abel Ferrara, Pasolini auteur polémique et poète, Un film de Pasolini
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Quatrième séquence

Avec la quatrième séquence, on étudiera de façon approfondie la pièce de Sophocle tout en revenant sur les conditions matérielles de l’élaboration et de la représentation d’une pièce dans l’antiquité. On pourra proposer un nouvel entraînement aux questions de type 1 généralement notées sur 8 points, rappelons que « la première question porte sur un aspect de l’œuvre ou des œuvres du programme limitatif », on peut donc dans le cadre de cette partie de l’épreuve envisager de n’étudier que la pièce.
Il s’agit toutefois toujours de questions qui doivent tenir compte du domaine d’étude. On peut très bien proposer aux élèves de lister les questions puis évaluer avec eux la pertinence des problématiques suggérés.
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Cinquième séquence

La cinquième séance nous permettre d’aborder le problème de la réception du roman de Flaubert, le témoignage de Flaubert lui-même, déçu par l’objet imprimé que lui confie son éditeur au moment de la première édition constitue un document intéressant, on pourra à l’occasion de cette séance initier les élèves à la synthèse de texte en leur donnant une série de jugement critiques divergents.
On peut aussi envisager de leur faire mettre en scène le procès en s’appuyant sur l’appareil critique généralement disponible dans les paratextes fournis par les différents éditeurs. Il peut enfin être intéressant d’évoquer les différentes adaptations, sequels et reprises motivés par l’œuvre de Flaubert.
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Sixième séquence

Avec la sixième séquence, on abordera de façon systématique le problème de l’adaptation cinématographique. Il convient de prendre la précaution d’initier les élèves au lexique cinématographique qui pourrait leur faire défaut. On peut toujours utiliser pour lancer cette séquence l’intéressante réflexion de Roland Aknin dans Analyse de l’image, cinéma et littérature (Pocket, 2005) qui recense dans le chap. III de son ouvrage les différentes « problématiques de l’adaptation littéraire au cinéma », dans un langage très accessible.
Il faudra bien sûr contextualiser le film de Pasolini, procéder à l’analyse de séquences qui permettent de mettre en évidence la singularité du projet pasolinien et les différentes influences dont il se réclame. On insistera, au cours de cette avant dernière séquence sur la nécessité de connaître le film, aussi important dans le réflexion attendue des candidats que la connaissance de la pièce.
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Élargissement de la problématique

On élargira, dans cette dernière séquence la réflexion engendrée par les œuvres au programme à d’autres œuvres. Comment les problématique suscitées par le domaine d’étude « Lire, écrire, publier » peuvent-elles s’illustrer dans des œuvres étudiées en seconde ou première, par exemple.
Les pièces de Racine, conçues dans la dynamique de l’esthétique classique se réfèrent nécessairement à un modèle mais une lecture psychanalytique (Charles Mauron) explique qu’elles sont aussi le reflet d’un drame personnel. L’accueil favorable qu’a connu Racine en France semble toutefois difficile à exporter (on se reportera au constat de Steiner dans La Mort de la tragédie).
Les œuvres de Bernardin de Saint-Pierre, Zola, Baudelaire, Nabokov… illustrent également des problèmes de génétique ou de réception fructueux qu’on peut exploiter dans le cadre d’une telle séquence.
On pourra, pour élargir la réflexion sur l’adaptation cinématographique, revenir sur les propos de Laurent Aknin et questionner la question de la fidélité avec des œuvres cinématographique dont le propos s’écarte délibérément de l’œuvre source, Les Oiseaux d’Hitchcock, Les Contrebandiers de Moonfleet de Fritz Lang… tout en montrant qu’elles s’avèrent paradoxalement parfois plus fidèle à l’hypotexte que des adaptations soucieuses de respecter une intrigue.

Stéphane Labbe

 
 

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