Harcèlement :
un virus qui tisse sa toile

Alors que de nouvelles mesures sont mises en œuvre pour lutter contre le harcèlement à l’école, retour sur la conférence qui s’est tenue à l’Unesco il y a un an pour tordre le cou à ce qui est devenu un fléau mondial.

Par Antony Soron, formateur agrégé de lettres, Inspé Paris.

Alors que de nouvelles mesures sont mises en œuvre pour lutter contre le harcèlement à l’école, retour sur la conférence qui s’est tenue à l’Unesco il y a un an pour tordre le cou à ce qui est devenu un fléau mondial.

Par Antony Soron, formateur agrégé de lettres, Inspé Paris.

Passée presque inaperçue, car organisée à distance, une conférence internationale contre le harcèlement entre élèves s’est déroulée le 5 novembre 2020 sous l’égide de l’Unesco. Elle faisait intervenir des invités, ministres de l’Éducation et spécialistes de la question, issus de pays aussi variés que l’Inde, le Maroc, l’Afrique du Sud, ou encore le Canada. Du Mexique à Singapour, en passant par la France et le Royaume-Uni, le harcèlement scolaire a largement dépassé le simple statut de problème récurrent : il est devenu un fléau mondial.

Une prise de conscience planétaire

Aucun pays n’est épargné par le harcèlement scolaire, même si beaucoup, comme la France ou la Finlande, ont engagé une politique éducative volontariste visant à l’endiguer. Il ne s’agit en aucun cas d’un épiphénomène à la marge ne touchant qu’une minorité d’élèves. Chiffres à l’appui – un jeune sur trois reconnaît avoir été harcelé durant sa scolarité –, les rapports additionnés de chaque intervenant sur le sujet dans son pays concluent au fait que le harcèlement constitue sans discussion le type de violence le plus prévalent en milieu scolaire. Dans tout ce qu’il a de dégradant par rapport à l’estime de soi et dans ce qu’il entrave dans la liberté d’expression – et ce dès les plus petites classes, certains témoignages relatant un harcèlement subi à l’âge de cinq ans –, le harcèlement s’apparente ni plus ni moins à une abolition des grands axes de la Convention internationale des droits de l’enfant (1989). En effet, facteur de décrochage scolaire, il dément littéralement le « droit d’aller à l’école », tout comme ceux tout aussi fondamentaux qu’être « protégé de la violence, de la maltraitance et de toute forme d’abus » et « contre toutes les formes de discrimination ».

En France, 6 % des 12 millions d’élèves scolarisés subissent du harcèlement scolaire, soit 720 000, selon un rapport publié par le Sénat fin septembre. Ce chiffre monte à 10 % si l’on considère le cyberharcèlement.

« Le harcèlement est une agression répétée, délibérée, souvent effectuée ‘‘ en meute’’.Il crée des dégâts psychologiques très lourds et pénalise durablement le parcours scolaire de la victime. Les réseaux sociaux, par leur puissance, leur anonymat, leur viralité et leur évolution permanente en démultiplient les conséquences dramatiques. Se forme ainsi un continuum de violence entre l’école et la sphère familiale privée, sans que les parents et les éducateurs n’en mesurent toujours la gravité, faute de ‘‘ savoir-faire’’ technique – il se constitue en permanence de nouveaux réseaux et de nouvelles messageries privées », ont alerté les Sages en publiant une série de recommandations dont celle de décréter le harcèlement « grande cause nationale 2022-2023 ». Mais également :

  • Tenir un grand débat au Sénat, mais également dans l’ensemble du pays, sur le harcèlement scolaire et le cyberharcèlement ;
  • Mesurer précisément, par cycle scolaire et par région, l’ampleur du harcèlement scolaire ;
  • Faire systématiquement un point, à chaque rentrée et dans chaque académie, sur la qualité du climat scolaire ;
  • Remonter systématiquement au niveau de l’académie les faits de harcèlement et en présenter les suites devant le conseil d’administration de l’établissement ;
  • Intégrer dans la formation initiale et continue des enseignants une sensibilisation à l’empathie et à la détection des situations de harcèlement ;
  • Impliquer les élèves dans la rédaction du règlement intérieur ;
  • Diffuser un flyer d’information sur le harcèlement à chaque rentrée ;
  • Afficher de façon visible dans les établissements, dans les cahiers de correspondance et les agendas scolaires, les numéros d’appel 3018 et 3020 ;
  • Accroître la visibilité des numéros d’appel 3018 et 3020, ainsi que les sites de sensibilisation ;
  • Développer les travaux d’intérêt général (TIG) et les stages de citoyenneté traitant de harcèlement pour les enfants harceleurs ;
  • Contraindre les réseaux sociaux à présenter périodiquement à leurs utilisateurs des vidéos didactiques de sensibilisation au harcèlement ;
  • Entamer, dès le 1er janvier 2022, les négociations européennes pour promouvoir les stress tests et le name and shame afin de lutter contre le cyberharcèlement ;
  • Faire de la lutte contre le harcèlement et le cyberharcèlement, la grande cause nationale dès 2022/2023.

Confinement et boom du cyberharcèlement

La conférence internationale de l’Unesco de 2020 a notamment insisté sur le cyberharcèlement en alertant sur la croissance du phénomène, quel que soit le pays, durant les périodes de confinement liées à la pandémie de Covid-19. Seuls face aux écrans, tout particulièrement ceux de leur téléphone portable, les jeunes en quête de réseaux d’amitié et obnubilés par un fort désir « d’entoilement » – car il s’agit « d’en être » comme les autres – continuent d’être des proies faciles pour l’activité prédatrice des harceleurs.

Les Canadiens utilisent l’expression « cyberintimidation », qui traduit bien l’idée que le harcelé est soumis à la loi du silence par des menaces réitérées : procédés assez proches, par comparaison, de ceux pratiqués par les mafias internationales.

Au-delà de la focalisation sur les différentes politiques mises en œuvre, croisant la prévention, la détection et la protection, tout en nécessitant la coordination de tous les acteurs éducatifs, les communicants ont pointé du doigt les « plateformes » qui créent à leur insu un espace propice au développement du cyberharcèlement. Cette responsabilisation accrue de Facebook, YouTube ou Snapchat constitue la condition sine qua non à la non-prolifération du cyberharcèlement.

Pour une prévention précoce

Concernant la France, la campagne « Non au harcèlement », initiée par le ministère de l’Éducation nationale, de la Jeunesse et des Sports, est généralisée à toutes les académies. Elle a été relayée par un concours de conception d’une vidéo de sensibilisation, ouvert à tous les établissements scolaires. Créée par des jeunes pour des jeunes, cette vidéo conforte l’idée que la jeunesse doit devenir actrice de son autodéfense : ce qui est démontré aussi par les résultats probants du dispositif, Ambassadeurs « non au harcèlement ».

La conférence internationale à l’Unesco a mis l’accent sur le harcèlement à l’école élémentaire afin de casser l’idée reçue selon laquelle il ne concernerait que des préadolescents et adolescents. Elle a également insisté sur une meilleure sensibilisation des parents aux symptômes.

La souffrance scolaire ne doit pas être appréhendée comme un rite de passage tout aussi coutumier que temporaire. Il est démontré que les parents sont potentiellement plus réceptifs et participatifs quand l’action menée concerne un jeune enfant. L’intervention d’une pédopsychiatre lors de la conférence a établi que le harcèlement devait être appréhendé selon un « profil de situation ». Ainsi, dès le plus jeune âge, même chez les plus petits, l’intégration dans un groupe passe par l’établissement d’une position à l’intérieur de celui-ci. Ce qui induit, selon un modèle tacitement accepté, l’ascendant de dominants sur des dominés, autrefois appelés « souffre-douleur ».

« À l’école, à cause de cette cicatrice, les autres se moquaient de moi, et même me faisaient subir toutes sortes d’avanies, de méchancetés et de menaces. Toujours, les plus forts se liguaient contre les plus faibles : je les ai vus cogner un gars pour la seule raison qu’il était malingre […] ». Bruce Lowery, La cicatrice, 1960.

La conférence a souligné combien, de facto, cette situation d’un « Poil de Carotte » bouc émissaire relevait purement et simplement de l’inacceptable. Pour un « Il m’a tapé », confié en pleurant à la maîtresse, combien de mauvais gestes réitérés un nombre incalculable de fois passent sous les mailles du filet éducatif ?

Le harcèlement justifie d’être compris dans un cadre qui intègre la nécessité d’un affrontement, sans valoriser fermement la collaboration entre pairs. Cette idée de « moi avec les autres » plutôt que « moi par rapport aux autres », gagnerait à être encore inculquée dès le plus jeune âge.

Le harcèlement dérisoire n’existe pas

Si la conférence internationale n’a pas été avare de bonnes intentions, elle a parfois manqué de précision quant aux actions simples et concrètes à destination du personnel éducatif des établissements. À partir du moment où le phénomène est identifié et mesuré, la détection doit être la plus rapide. Un élève fatigué ou montrant un visage triste à plusieurs reprises ou enchaînant brusquement les mauvaises notes peut être un élève harcelé.

Le harcèlement « discret », qui s’exerce notamment entre filles, n’a pas été suffisamment analysé, sinon dans des clips très marquants diffusés en cours de session. Il semble pourtant que cette partie du phénomène connaisse un accroissement constant. Harceler peut consister banalement à répéter à intervalle régulier, et devant un ou des tiers, à une élève qu’elle est « grosse », « petite » ou à la désigner systématiquement par un surnom à connotation péjorative comme « Bouboule ».

Ce type de harcèlement reste à l’œuvre dans tous les espaces scolaires, y compris les plus protégés a priori, les plus socialement privilégiés. L’amaigrissement soudain d’une jeune fille peut trouver son origine dans la réitération de paroles dégradantes à son sujet. Il est essentiel que le personnel éducatif soit sensibilisé aux causes possibles des changements d’humeur ou d’apparence d’un ou d’une élève.

La conférence a par ailleurs mis en évidence que le développement du harcèlement se structurait aussi autour de cibles privilégiées. Le harcèlement homophobe a, par exemple, pris une grande ampleur ces dernières années.

A. S.

Programme Phare

Le programme Phare est un plan de prévention du harcèlement à destination des écoles et des collèges, fondé sur huit piliers :

  • Mesurer le climat scolaire ;
  • Prévenir les phénomènes de harcèlement ;
  • Former une communauté protectrice de professionnels et de personnels pour les élèves ;
  • Intervenir efficacement sur les situations de harcèlement ;
  • Associer les parents et les partenaires, et communiquer sur le programme ;
  • Mobiliser les instances de démocratie scolaire (CVC, CVL) et le comité d’éducation à la santé, à la citoyenneté et à l’environnement ;
  • Suivre l’impact de ces actions ;
  • Mettre à disposition une plateforme dédiée aux ressources.

En pratique :

  • Tous les établissements doivent se doter d’ambassadeurs « Non au harcèlement » ;
  • Dans tous les établissements, les comités d’éducation à la santé, la citoyenneté et l’environnement sont mobilisés sur la question de la prévention du harcèlement, afin de dresser un état des lieux propre à chacun et de déterminer un plan d’action ;
  • Les instances de démocratie scolaire – conseils de vie collégienne, conseils de vie lycéenne – sont également, partout, invitées à s’emparer du sujet ;
  • Les écoles et établissements doivent constituer une équipe pluri-catégorielle, qui sera formée à la prise en charge spécifique du harcèlement, et des modules en ligne seront mis à disposition des élèves ;
  • Les parents sont associés à cette démarche à travers des ateliers.

En lien étroit avec les partenaires, les académies accompagnent les écoles et les établissements avec un plan de formation pour décliner cette ambition au service du bien-être des élèves et du respect d’autrui. Pour qu’ensemble, nous luttions tous contre le harcèlement. Après une phase d’expérimentation de deux ans dans six académies, le programme de lutte contre le harcèlement Phare est généralisé à partir de la rentrée 2021. Tous les établissements et les écoles sont concernés.

Ressources :

Sur ecoledeslettres.fr :

Numéros d’appel :

  • Élèves, parents, professionnels : 30 20

Le 3020 est joignable du lundi au vendredi, sauf jours fériés, de 9h à 20h du lundi au vendredi et de 9h à 18h le samedi.

  • En cas de cyberharcèlement : 30 18

Net Écoute est le numéro vert national de prise en charge des victimes de cyberharcèlement à l’école. 100 % anonyme, gratuit et confidentiel, Net Écoute prend en charge des milliers d’appels par an afin d’écouter, informer et conseiller ces publics, du lundi au vendredi de 9h00 à 20h00 et le samedi de 9h à 18h. Au-delà de l’écoute et du conseil, Net Écoute peut vous aider au retrait d’images ou de propos blessants, voire de comptes le cas échéant.

https://www.unicef.fr/dossier/convention-internationale-des-droits-de-lenfant

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Antony Soron