"Chocolat", de Roschdy Zem. La haine du racisme et le plaisir du cirque

James Thiérrée, Omar Sy © Julian Torres / Mandarin Cinéma, Gaumont
James Thiérrée, Omar Sy © Julian Torres / Mandarin Cinéma, Gaumont

Le film de Roschdy Zem ne se présente pas comme une fiction romanesque. Il s’appuie en partie sur les travaux de Gérard Noiriel, historien de l’immigration réputé, qui a retrouvé la figure du clown Chocolat et en a retracé la vie. Le premier livre qu’il lui a consacré, Chocolat clown nègre, a été publié en 2012. L’histoire oubliée du premier artiste noir de la scène française exhume cette figure oubliée et, en insistant sur la façon dont il a été représenté et dont il est devenu un objet de discours, réfléchit sur le racisme tel qu’il a existé à la Belle Époque, pour en explorer les formes de rejet, de décalage et d’asservissement.
L’historien montre comment le clown est employé dans les cirques, à quelles conditions sociales il obtient une fragile reconnaissance et de quelle manière l’oubli a recouvert sa vie. Un deuxième ouvrage, paru en janvier 2016, Chocolat. La véritable histoire d’un homme sans nom, entreprend de populariser cette figure et se concentre davantage sur sa vie, ses errances et ses malheurs et met au jour une destinée individuelle face à ses déterminations historiques.

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"La noce de Chocolat" au Nouveau Cirque © BNF
« La noce de Chocolat » au Nouveau Cirque © BNF

Le travail de l’historien

Les travaux de Gérard Noiriel sont importants dans leur méthode (retracer une destinée alors même que les documents font défaut) et dans leur enjeu (donner une mémoire à une exclusion en marge des grands récits explicatifs). Leur richesse permet aujourd’hui l’existence d’un film, comme la consécration d’un travail et l’édification d’une vie tragique. Le film de Zem se veut populaire, il cherche à s’imposer dans le débat public et son ambition est de devenir une petite pierre susceptible de changer un peu les préjugés et de donner naissance, par le biais d’un médium de masse, à un symbole du racisme ordinaire qui détruit et empêche un talent d’éclore.
Les intentions sont particulièrement louables et ils expliquent les décalages avec la vérité historique au nom de ce destin de héros martyr. Le sérieux du film est constant et tend parfois à montrer comment le clown Chocolat était moderne sans le savoir, en distrayant les enfants malades dans les hôpitaux, en ne voulant pas se contenter d’un statut de comique et en revendiquant une identité d’artiste complexe.
Pour autant, tout n’est pas également réussi dans ce film, mais l’intérêt du spectateur ne faiblit pas, alors même que la forme peut paraître souvent sage et le propos parfois un peu plat. C’est qu’il y a finalement plusieurs films dans Chocolat et sa faiblesse est peut-être de ne pas suffisamment choisir entre les plusieurs facettes d’une matière que Noiriel a rendu aussi profuse.

Footit et Chocolat
Footit et Chocolat

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La nature pédagogique de la fable

Le premier film, en tout cas le plus évident, est marqué par la dénonciation du racisme. C’est celui qui suit le destin du clown de sa naissance en tant qu’artiste à sa mort dans l’oubli de tous. C’est celui qui nourrit le plus la nature pédagogique de la fable. Zem enchaîne des scènes édifiantes qui ne peuvent que résonner avec les questions d’aujourd’hui : Chocolat est incarcéré parce qu’il n’a pas ses papiers, il rencontre au zoo d’autres individus exhibés comme des animaux humains (Didier Daeninckx avait déjà utilisé ce fait dans son récit Cannibale).
Zem fait le procès d’une société qui ne peut mettre un Noir en avant qu’en lui donnant des coups de pieds aux fesses. En même temps, les tourments identitaires de Chocolat, qui ne sait plus à quelle communauté il appartient, ni ce qu’il doit et qui fait de sa reconnaissance artistique le cœur de sa vie, sont émouvants.
Le scénario de Zem accorde de l’importance à sa face angoissée, à l’ivresse du jeu, à sa quête de plaisirs ; il montre comment le vertige et l’excès font aussi partie d’un désir de reconnaissance. Mais le fil de sa révolte avortée est trop fragile et trop martelé dans une exposition didactique. Les personnages secondaires sont manichéens, finalement, et représentent des figures d’humanité ou de haine. Plus le film avance, plus il grossit les traits, entre angélisme et racisme.
 

James Thiérrée, Omar Sy © Julian Torres / Mandarin Cinéma, Gaumont
Omar Sy et James Thiérrée  © Julian Torres / Mandarin Cinéma, Gaumont

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L’apprentissage du spectacle

Le second film, plus étonnant et réussi, concerne l’apprentissage du spectacle. Ce n’est pas tant que le monde du spectacle est bien croqué. Zem insiste beaucoup sur le savoir-faire du music-hall : le début, qui montre comment le couple se forme et comprend comment faire rire, est passionnant. Le cinéaste prend le risque de montrer des numéros ratés et de mettre en jeu le rapport entre les personnages et les spectateurs. Le film alors ne fait pas rire du tout et fait du burlesque le résultat d’une rencontre et d’un travail.
Tout ce qui se passe sous le chapiteau attire sans cesse l’attention. Cela déborde nettement les contraintes ou les nécessités du burlesque. Zem nous fait nous intéresser à ce que peut faire un corps et à la façon dont il le fait. Ce n’est pas qu’une fascination d’enfant et le rire devant un tour réussi. C’est aussi un apprentissage du rythme, de l’effort, de la synchronie et de l’inventivité. Le lieu du spectacle aimante toujours le film vers son meilleur, et il n’est plus faible que lorsqu’il s’en éloigne. La façon dont le duo se délite sur la scène est très réussie.
Zem évite les scènes de dispute et se concentre sur leur façon de jouer ensemble puis l’un contre l’autre. Tout se passe sur la scène et Zem concilie le goût du numéro et la tension dramatique. Quand il quitte la scène, Zem devient très didactique (avec la scène de l’intellectuel haïtien) ou la violence du film de genre est étouffée par ses conventions (la scène avec les gangsters). Le début du film est alors réussi : les nains, les géants sont représentés comme une communauté pacifiée et pacifique (à l’opposé absolu des fameux Freaks de Tod Browning).
Zem n’est jamais aussi précis que lorsqu’il filme des corps qui travaillent et qui composent entre eux. Le biopic semble alors être un prétexte pour filmer la jubilation devant des artistes peut-être modestes mais totalement plongés dans leur art. Il retrouve cela à la fin du film lorsque Chocolat interprète Othello : le spectateur aime voir comment il répète, joue, s’invente sur la scène. Cela peut paraître peu, mais c’est en réalité un très bel atout. La mise en scène peut paraître souvent plate, mais face à ces acteurs, elle met en avant leur ténacité, leur fragilité, leur difficulté à faire entendre leur talent.
 

James Thiérrée, Omar Sy © Julian Torres / Mandarin Cinéma, Gaumont
Omar Sy et James Thiérrée © Julian Torres / Mandarin Cinéma, Gaumont

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Le couple Footit / Chocolat

Le troisième film est celui entré sur le couple Footit / Chocolat, qui est aussi un duo d‘acteurs étrange mais qui fonctionne bien entre James Thierrée et Omar Sy. L’intelligence de Zem est de caler le récit du film sur les numéros de music-hall. D’abord Footit et Chocolat jouent ensemble puis chacun vit sa vie. Thierrée et Sy donnent ainsi l’impression d’apprendre à jouer ensemble avant que chacun essaie d‘inventer sa palette dramatique seul.
L’idée est excellente. Elle permet d’imposer James Thierrée au sein d’un film populaire alors que sa renommée d’acteur de théâtre est importante sans pour autant avoir fait de lui une vedette reconnue de tous. Elle ravive le souvenir de Charlot, des origines burlesques du cinéma qui sont aussi les origines familiales de Thierrée (petit-fils de Chaplin).
Tous les deux, chacun à leur façon, doivent faire leurs preuves et montrer des talents d’acteurs de cinéma. Thierrée part du théâtre : il interprète son rôle de Footit comme un maître, un modèle puis comme un ami et enfin comme un amoureux jaloux. La part sexuelle de cette rivalité n’est pas totalement convaincante, mais elle rend le ressentiment de Footit plus complexe. Thierrée est remarquable dans la méchanceté rentrée et honteuse d‘elle-même, il dote le personnage d’une violence intérieure qui l’éloigne de la bonne conscience.
Le cas de Sy est différent car le succès d’Intouchables n’est pas la confirmation d’un talent d’acteur. Il ne développe pas exactement un registre à contre-emploi. Il part de ce qu’il sait faire, et ses sourires évoquent souvent le duo qu’il formait avec Fred Testot sur Canal +. Peu à peu, il cherche une gravité tout en évitant un surjeu pénible. Il n’est pas sûr qu’il y arrive systématiquement, et le vieillissement artificiel à la fin du film ne lui rend pas service, alourdissant certaines conventions du biopic et du mélodrame.
Il est beau que ce rôle soit précisément un apprentissage et la trajectoire de Sy, qui cherche à montrer ce qu’il n’avait jamais fait, forme un parallèle troublant avec le projet de Chocolat, obstiné à jouer Shakespeare.
 

Denis et Bruno Podalydès et © Julian Torres / Gaumont
Denis et Bruno Podalydès et © Julian Torres / Gaumont

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Un art de la performance

La dernière séquence du film est étrange : Zem choisit de montrer le film que les frères Lumière ont tourné avec Footit et Chocolat. Cela pouvait paraître logique, puisque il avait montré son tournage avec les frères Podalydès dans le rôle des frères Lumière. Le choix de cette séquence a une autre justification : ce film très court est un modèle pour les acteurs, la trace du talent de ce duo, la résurrection éphémère d’une histoire presque effacée, mais aussi la nostalgie pour un talent physique qui existe avant la caméra et avant la direction d’acteurs.
Il y a pourtant beaucoup de réalisateurs qui jouent dans ce film : on reconnaît Noémie Lvovsky, Xavier Beauvois, Denis Podalydès, rares mais souvent justes. Chocolat raconte aussi la mutation du music-hall, la disparition du cirque, l’obsolescence du théâtre et les balbutiements du cinéma. Si Zem s’étonne comme un enfant de la proximité avec les gestes que le cinéma crée, il paraît presque regretter l’intervention du récit et de la mise en scène.
Très souvent, les personnages de ce film parlent de réalité et de « réalisme ». Cette citation des frères Lumière correspond peut-être à une forme de réalisme dont Zem rêve : un cadre fixe, presque anonyme, pour une débauche de gestes et un art de la performance. Le metteur en scène saurait disparaître au profit d’un corps qui n’aurait besoin que de bouger pour raconter et susciter l’admiration.

Jean-Marie Samocki

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• Gérard Noiriel, « Chocolat clown nègre. L’histoire oubliée du premier artiste noir de la scène », Bayard, 2012. « Chocolat. La véritable histoire d’un homme sans nom », Bayard, 2016.
Gérard Noiriel, Gens d’ici venus d’ailleurs. La France de l’immigration de 1900 à nos jours,  Éditions du Chêne, 2004. – « État, nation et immigration: Vers une histoire du pouvoir », Folio Histoire, 2005. – « Immigration, antisémitisme et racisme en France (XIXeXXe siècle).  Discours publics, humiliations privées », Fayard, 2007.

 
La question de l’esclavage dans les Archives de « l’École des lettres ».
 
"La Case de l'oncle Tom", d'Harriet Beecher-Stowe
 
La Case de l’oncle Tom, d’Harriet Beecher-Stowe, dans la collection Classiques abrégés.
 
Pour recevoir gratuitement l’étude consacrée à cet ouvrage (45 pages), exclusivement réservée aux enseignants, écrire à courrier@ecoledeslettres.fr en précisant votre établissement.
 
 
"La Vraie Couleur de la vanille", de Sophie Chérer
 
La Vraie Couleur de la vanille, de Sophie Chérer, dans la collection Médium.
 
Pour recevoir gratuitement l’étude consacrée à cet ouvrage, exclusivement réservée aux enseignants, écrire à courrier@ecoledeslettres.fr en précisant votre établissement.
 
 
"Je suis Juan de Pareja", d'Elisabeth Borton de Trevino
 
Je suis Juan de Pareja, né esclave à Séville, élevé en secret de Velasquez, peintre malgré tout, d’ Elizabeth Borton de Trevino, dans la collection Médium.
 
Voir l’étude publiée sur ce site.

 
 
John Lewis, Andrew Aydin, Nate Powell, "Wake Up America", Rue de Sèvres, 2013
 
• « Wake Up America, 1940-1960 », de John Lewis, Andrew Aydin et Nate Powell, Rue de Sèvres, janvier 2014, 128 p.
 
• Voir le dossier sur ce site.
 
 
 
Olivier Melano, "Les Esclaves de Cumana. Aimé Bonpland et Alexander von Humboldt en Amérique du Sud", Archimède, 2015
 
Olivier Melano, « Les Esclaves de Cumanà. Aimé Bonpland et Alexander von Humboldt en Amérique du Sud », Archimède, 2015.
Présentation de l’album.
 
 
 
 
 
Cinéma :
« 12 Years A Slave », de Steve McQueen, par Anne-Marie Baron.
Django Unchained, de Quentin Tarantino, par Anne-Marie Baron.
Lincoln, de Steven Spielberg, par Anne-Marie Baron.
 

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Jean-Marie Samocki

Un commentaire

  1. Je signale aussi deux livres jeunesse consacrés à Chocolat :
    – Monsieur Chocolat, album, Bénédicte Rivière et Bruno Pilorget, éditions Rue de Monde
    – Je suis Chocolat, roman jeunesse, Bénédicte Rivière, éditions les petites moustaches

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