"Il est avantageux d’avoir où aller", d'Emmanuel Carrère

Emmanuel Carrère, "Il est avantageux d’avoir où aller"« Comme une sorte d’autobiographie »

Voici trente-trois textes : reportages, lectures, brouillons ou écrits préparant des livres à venir, textes en hommage, en amitié, écrits personnels sinon intimes…  Tous écrits entre janvier 1990 et l’automne 2015. Tous écrits à la première personne du singulier, un singulier qui se distingue davantage que le « particulier » que l’on trouve dans les romans de Flaubert, et qui l’est si peu.
Particulier ou singulier, Emmanuel Carrère l’est. Au risque d’agacer, d’irriter, de passer pour insupportable. Bien des lecteurs (mais pas l’auteur de ces lignes !) ont détesté Un roman russe. Beaucoup ne supportent pas l’omniprésence de ce « je » qui apparaît dans tous les livres de Carrère depuis L’Adversaire. Et pourtant, rien de plus difficile pour lui que de choisir ce « je », comme il l’écrit dans un article intitulé « Romand, Capote et moi ».
Le romancier américain avait écrit De sang-froid, récit d’un fait-divers atroce dans le Middle-West. Il se trouvait face à un dilemme moral insupportable puisque la parution du livre était conditionnée par la fin de l’épreuve pour les assassins, avec lesquels Capote avait tissé des liens. Ils attendaient de lui la vie ou la survie ; il avait besoin de leur mort. Leur exécution lui a permis de mettre le point final au récit, mais l’a rendu malade jusqu’à la fin de sa vie. Capote admirait l’impersonnalité flaubertienne ; Carrère ne peut écrire l’histoire de Romand qu’à la première personne, prenant distance tout en étant proche de son sujet. Et cela vaut ensuite pour tous ses livres.

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« Mettre mat le lecteur »

De la lecture du Cavalier suédois de Léo Perutz, Carrère tire le rêve de « mettre mat le lecteur ». Certes, c’est un rêve propre à la fiction, et La Moustache ou La Classe de neige sont plus à même de le réaliser, mais on se sent « mat » en lisant Limonov, ne serait-ce que parce que jamais on ne parvient à tracer la démarcation entre horreur et fascination. Limonov est ce « dernier des possédés » dont l’écrivain dresse le portrait pour la revue XXI en 2008, avant de lui consacrer un livre entier (roman ?) en 2011.
Carrère aime les limites, aime les êtres extrêmes, paradoxaux. Sa façon d’envisager les sentiments est aussi étonnante. Elle correspond peut-être à cette belle définition en cinq lettres, qu’il propose aux amateurs de mots croisés, page 202 du livre : « jeune psychopathe originaire des Carpathes ». Nous y renvoyons le lecteur….
Parmi les extrêmes, mais extrême quoi ? On trouvera un destinataire apparemment inattendu. Figure représentative d’une certaine avant-garde mise en lumière par Roland Barthes, auteur de romans étonnants, Renaud Camus a été l’ami de Carrère. Dans une lettre qu’il lui adresse, l’auteur de Limonov clôt par une formule qui dit la proximité, et la distance : « amitié fantomatique ». Toutes les amitiés de Carrère ne le sont pas et on appréciera son beau texte sur Sébastien Japrisot, qui savait placer les virgules comme personne, sur Claude Miller dont le dernier film, Je suis heureux que ma mère soit vivante, fait écho au premier fait-divers dont Carrère rend compte pour L’Évenement du jeudi en janvier 1990. Ils avaient travaillé ensemble sur La Classe de neige et nul doute que le cinéaste qui avait appris le métier avec Truffaut a transmis une part de son savoir à celui qui a filmé La Moustache, avec Vincent Lindon, ou Retour à Kotelnich.

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La souffrance de l’écrivain

Il est avantageux d’avoir où aller est une phrase tirée du Yi-King. Avoir et non savoir, la nuance est d’importance tant l’œuvre de Carrère s’apparente à un chemin qui a ses origines, ses points d’arrivée, mais qui se doit d’être tortueux ou rempli de méandres. Dans le texte des Cahiers de l’Herne, en amitié pour Michel Déon, il revient sur les lectures des Balcons de Spetsaï et des Rendez-vous de Patmos. Il y apprenait alors qu’il fallait vivre à l’écart, se contenter de l’essentiel, à commencer par la compagnie de l’être aimé.
Déon lui disait aussi que pour devenir écrivain, il fallait beaucoup souffrir :
« Pour souffrir, je souffrais, je me suis longtemps employé à faire de ma vie un enfer et il serait bien sûr exagéré de dire que je le faisais exprès, mais enfin j’en tirais, outre le confort paradoxal qu’il y a à ne pas oser être heureux, le bénéfice secondaire d’espérer que cette souffrance fasse de moi un grand écrivain. »
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Un continent effrayant, la Russie

Cette souffrance est au cœur d’Un roman russe et c’est sans doute ce qui en rend la lecture difficile ou insupportable à certains lecteurs. L’auteur y apparaît déplaisant, narcissique, d’un égoïsme qui ferait oublier… tout ce qu’il est et surtout fait par ailleurs. Parce qu’il faut bien y revenir : peu d’écrivains sont capables de nous entraîner comme lui en Russie – on inclura Olivier Rolin, avec qui il partage cette fascination critique pour la Russie –, de plonger dans cette réalité d’un continent effrayant.
Il y a Kotelnich, au pied de l’Oural, bourgade dont il est devenu le chantre en y rencontrant d’abord Andras Toma, prisonnier hongrois enfermé là dans un asile psychiatrique. Il y a les innombrables personnages qu’il rencontre, comme Marina Litvinovitch, qui faillit être l’espoir de la Russie contre Poutine, la génération Bolotnaïa croisée dans les villes et ailleurs. Carrère a tout lu et son article sur Les Chuchoteurs, de Orlando Figes, donne envie, toute affaire cessante, de se précipiter en librairie.
Dans un autre article consacré à Une jeunesse soviétique, de Nikolaï Maslov, on lit cette sentence tragique et intemporelle : « Quand on fait partie d’un troupeau, peu importe qu’on y soit le premier ou le dernier. » On ne sait si le voyage vaut la peine, oui sans doute, mais on sent le désastre et quelques bouteilles de vodka ne suffisent pas à consoler. Tout juste à tenir le choc.

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Concluons avec la librairie, puisque nous y avons fait allusion : outre Figes ou Maslov, on aura envie de lire Luke Rinehart, Philip K Dick sur qui tous les admirateurs participant à une table ronde ne peuvent s’accorder, Lovecraft et Ferenc Karinthy, mais aussi Daniel De Foe : Carrère rapproche Moll Flanders de Mort à crédit.
Et Balzac, qu’il relit de façon savoureuse, en proche. On se précipitera donc pour tout acheter, et d’abord ce recueil passionnant qui s’ouvre au hasard puisqu’il faut d’abord avoir où aller.

Norbert Czarny

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• Emmanuel Carrère, « Il est avantageux d’avoir où aller », POL, 2015,  558 p.
« Le Royaume », d’Emmanuel Carrère, par Norbert Czarny.
« Limonov », d’Emmanuel Carrère, par Norbert Czarny.

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