La décadence de l’explication de texte

Structure fondamentale de l’enseignement de la littérature, cette épreuve devenue frustrante pour les enseignants et rebutante pour les élèves est le symptôme de la désaffection du français. La faute aux programmes qui imposent trop de textes et se détournent des réflexes d’analyse.

Pascal Caglar, professeur de lettres à Paris

Structure fondamentale de l’enseignement de la littérature, cette épreuve devenue frustrante pour les enseignants et rebutante pour les élèves est le symptôme de la désaffection du français. La faute aux programmes qui imposent trop de textes et se détournent des réflexes d’analyse.

Pascal Caglar, professeur de lettres à Paris

Un manque d’attractivité peut en cacher un autre : derrière la désaffection du métier d’enseignant, les cours de français ne se porteraient pas très bien. Or, comment imaginer qu’un élève déçu par ses cours au lycée s’engage dans un cursus de formation au professorat à l’université ? En témoigne l’état piteux dans lequel s’exerce l’explication de texte au lycée, épreuve frustrante pour les enseignants et rebutante pour les élèves. Ce n’est qu’un symptôme supplémentaire d’une dégradation continue de l’enseignement du français malgré le bel affichage des programmes.

L’explication, en effet, a été pendant deux siècles la structure fondamentale de l’enseignement de la littérature avant de se vider ces cinquante dernières années. Le résultat de cette perte progressive de substance est le quasi-abandon de l’exercice, choix d’un ministère qui a presque simultanément entériné deux décisions : sa disparition en tant qu’épreuve reine de l’oral du Capes de lettres modernes, et sa réduction à un commentaire de textes de quelques lignes lors de l’oral du bac de français. Ce dernier est noté sur 8 points, et le travail proprement littéraire sur 12 points répartis entre la lecture (2 points), la question de grammaire (2 points) et l’entretien sur une œuvre de son choix (8 points).

Soif d’intelligence

Les élèves aiment aussi trouver du sens à ce qu’ils font et à ce qu’on leur demande. Or, le cours de français ne répond plus à cette attente, à cette soif de sens et d’intelligence. Il suffit de consulter les explications de texte fournies sur les sites internet, leur mécanique stéréotypée, leur obsession des genres, des registres, des figures de style, leur plan artificiel, et de se reporter à son histoire pour mesurer la grandeur et la décadence de l’exercice.

L’explication de texte scolaire naît au XIXe siècle en transférant sur la littérature l’attente de sens qui, jusqu’alors, reposait sur le sermon et l’éloquence sacrée. Au XVIIe siècle, en effet, le « texte » est cet extrait du Nouveau Testament sur lequel se bâtissent l’explication et le commentaire du prédicateur (exemple : Bossuet). La prédication est la poursuite de cette longue tradition de lecture plurielle de La Bible fondée sur une distinction entre sens propre et sens littéral, sens figuré, sens moral et sens allégorique. Après la Révolution, c’est le texte littéraire qui récupère cette caractéristique d’intelligence, de sens multiples, de capacité à interroger l’homme et le monde. De cette consécration de la littérature naît la nécessité de l’explication savante, à l’université comme au lycée, s’appuyant tantôt sur l’histoire littéraire tantôt sur les sciences linguistiques ou les sciences humaines et marquée au XXe siècle par des historiens de la littérature et critiques comme Gustave Lanson, René Pommier, Roland Barthes ou Jean Rousset.

Au-delà de ces sources anciennes et hauts patronages, l’explication de texte, même plus modeste dans ses objectifs, même adaptée à la massification de l’enseignement secondaire, aurait pu, aurait dû même, conserver un rapport étroit avec la littérature et un accès à l’intelligence du monde. Or, au fil des ans, elle est devenue une parodie d’elle-même, un rituel célébré sans conviction et à la va-vite.

L’abondance de textes imposés nuit à l’exercice

Les enseignants sont loin d’être les seuls responsables de cette dégradation de l’exercice. Il faut prendre en compte les contraintes d’un programme lourd et difficile à boucler dans les temps, qui implique de ne pas s’attarder, de survoler même les objets d’étude pour sauver les apparences. Cela a des conséquences désastreuses pour l’explication de texte qui se trouve expédiée sommairement pour respecter le nombre de textes imposé en fonction des thèmes et de la nature des œuvres.

Bien conscients de cela, pressés par leur hiérarchie, et ayant bien trop peur de recenser tout ce qu’ignorent ou mécomprennent les candidats, les examinateurs de l’épreuve du bac préfèrent valoriser ce qui est valorisable, à commencer par la parole du candidat, sur ses goûts, ses lectures, ses ressentis et ses motivations. Chaque adulte sait que le bac de français de ses enfants n’est plus le bac qu’il a connu, que les notes, au nom de la bienveillance et de l’équité, sont, année après année, revues à la hausse, et qu’une épreuve rendue peu à peu méprisable est une discipline finalement méprisée.

Du reste, pourquoi demander aux élèves de faire une explication de texte alors même qu’on ne demande plus cet exercice aux nouveaux candidats au Capes ? Cette symbiose qui se fait jour entre nouveaux enseignants et nouveaux bacheliers, les uns et les autres incités à se faire valoir à travers la forme idéalisée de l’entretien, est troublante et inquiétante, prémices d’un enseignement toujours plus détourné du savoir disciplinaire.

Au fait, les chiffres d’admission viennent de tomber : 598 reçus au Capes externe de lettres modernes 2022 pour 755 postes initialement mis au concours. Ce chiffre est le plus bas de ces dix dernières années, et le nombre de lauréats a été divisé par deux en cinq ans.

Chers nouveaux collègues, prenez soin de l’explication de texte, votre image en dépend et la formation littéraire de vos élèves aussi.

P. C.


L’École des lettres est une revue indépendante éditée par l’école des loisirs. Certains articles sont en accès libre, d’autres comme les séquences pédagogiques sont accessibles aux abonnés.

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Pascal Caglar