"La Splendeur dans l’herbe", de Patrick Lapeyre. Conversations dans le jardin

"La Splendeur dans l'herbe", de Patrick Lapeyre« Dans le calme absolu qui les enveloppait, on entendait très loin un avion bourdonner au-dessus de la forêt… C’était l’heure de la splendeur dans l’herbe, où les merles venaient prendre leur bain de soleil sur la pelouse. »
On est là dans le premier tiers du nouveau roman de Patrick Lapeyre et le titre, comme l’épigraphe de Wordsworth reviennent, donnent le la du texte.
Pour bien des cinéphiles, La Splendeur dans l’herbe – Splendor in the grass pour être précis –, est le titre original de La Fièvre dans le sang, film d’Elia Kazan dans lequel Nathalie Wood et Warren Beatty vivent un amour imposssible à cause des préjugés et des différences de classes, dans le sud des États-Unis peu avant le krach de 1929.

Une double intrigue

Ces apparentes digressions ou considérations ne sont pas vaines. L’auteur du roman, Patrick Lapeyre, n’évoque pas pour rien ces sources, on le verra bientôt en résumant l’intrigue, ou plutôt les deux intrigues qui alternent. Homer rencontre Sybil par une forme de hasard. Compagnon d’Emma, une institutrice, il a été quitté par la jeune femme devenue l’amante de Giovanni, mari de Sybil. Elle avait pour élève Benjamin, fils de Giovanni que Sybil et lui élevaient.
Ce sont donc deux êtres abandonnés qui dialoguent, essayant d’abord de comprendre ce qui leur est arrivé, s’interrogeant sur ce qu’il advient de leurs conjoints respectifs, avant de s’apercevoir que quelque chose les unit, dont ils n’osent parler au début, un amour naissant. Cette première intrigue du roman traduirait donc l’éveil d’un sentiment, le désir qui l’accompagne et la réalisation de cet amour.
Une autre ligne nous renvoie trente ans en arrière, alors qu’Homer, garçon fragile de dix ans, vit entre son père Arno, un ingénieur « raisonnable » d’origine suisse, et Ana, sa mère plus insouciante, imprévisible, qui ne trouve guère sa place au milieu d’une belle famille bourgeoise, austère et méprisante. Ses beaux-parents font tout pour la déstabiliser, la mettre en accusation, voire l’humilier. Sans qu’elle trouve en Arno le défenseur espéré. Si la première trame raconte la naissance et le développement d’un amour, la seconde évoque ses espoirs déçus, sa dégradation et sa fin.
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Un roman d’amour, un roman sur les relations de pouvoir

Les courts chapitres qui font passer d’un couple à l’autre, d’une époque à l’autre sont autant de scènes fondées sur le dialogue, la conversation, l’échange. Dans l’un on se rapproche, dans l’autre, on s’éloigne. Dans le premier, les gestes du désir sont esquissés, d’abord esquivés puis assurés ; dans le second, le silence règne ou précède les mouvements intérieurs qui annoncent les explosions brutales d’Arno. Son refus de parler français avec Ana est l’une des façons qu’il a d’assurer sur elle son emprise, de la tenir à sa merci. Ce jusqu’à son départ pour le Canada où il travaillera, la laissant à Bâle avec Homer.
La Splendeur dans l’herbe est un roman d’amour, et donc, a-t-on envie d’ajouter, un roman sur les relations de pouvoir. Ana est démunie parce qu’elle ne travaille pas, qu’elle n’est insérée nulle part et qu’elle dépend d’Arno pour l’argent. Il le lui fait sentir, la tient par cette dépendance. Sybil est pauvre et les errements financiers de Giovanni la mettent dans une situation plus difficile encore. Homer est prêt à l’aider, mais ce serait reproduire une situation qu’il a connue dans son enfance.
Ces relations de pouvoir, elles apparaissent aussi de façon incidente dans des histoires annexes, comme celle de Darmon, de Sandra ou de Madeleine, trois personnages que l’on croise au fil du roman. L’argent, surtout quand il manque, sépare, oppose. Bien qu’il l’ait fait souffrir, Sibyl est prête à aider Giovanni ruiné à Chypre. Mais c’est aussi retomber dans la dépendance et accepter d’être manipulé par cet homme immature et égoïste qui joue avec elle comme il jouera avec Emma.
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Un roman sur le bonheur

Roman d’amour, La Splendeur dans l’herbe est un roman sur le bonheur. Celui qu’on a à peine connu, celui que l’on construit dans la relation, celui qui change de forme ou disparaît. Dans les premières pages, on découvre Arno et Ana dans les années 1970, avant qu’ils ne soient pas parents. Ils s’aiment, se désirent, se le disent et vivent ce moment très bref qui précède la vie de couple, la perte du désir et l’indifférence.
Chez Homer et Sybil, « laissés-pour-compte » ou « fantômes », tout est plus lent, plus sinueux. Jusqu’à ce que les gestes de l’un ou de l’autre disent la réalité de ce qui les unit : « C’est d’ailleurs elle qui lui avait appris un jour – il s’en souvenait très bien – que ce n’est pas parce qu’on a aucun don pour le bonheur qu’il faut renoncer à être heureux. » Rien en effet ne permettait à Homer d’espérer vivre ce nouvel amour. Pas seulement la fragilité de l’enfance, mais aussi ce qu’il avait vécu avec Emma, et avant elle, « le sentiment de vivre une vie qui n’était pas la sienne, une vie étrangère » :
« Il lui était d’ailleurs arrivé plusieurs fois de penser que lorsqu’il ferait valoir ses droits à la retraite – dans très longtemps donc – toutes ces années passées à travailler se refermeraient d’un seul coup, telle une parenthèse vide. Il n’en resterait plus rien. »
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La dimension poétique est plus forte que tout

La force de ce roman, sa beauté aussi, tient bien sûr à son écriture d’apparence lisse. On passe d’une époque à l’autre, d’un espace l’autre comme des décors coulisseraient. Les échanges d’Ana et d’Arno sont relatés au présent, avec un terrible futur lorsqu’Ana, seule depuis qu’Arno a annoncé son départ au Canada, imagine sa vie ; les conversations d’Homer et Sybil sont encadrées par des verbes au passé simple. Comme si le proche et le lointain s’inversaient. On lit du point de vue d’Ana dans un cas, et la distance hautaine d’Arno, ses colères et brusques mouvements semblent nous atteindre comme ils la blessent, elle ; on partage le point de vue d’Homer et ses attentes, ses espoirs deviennent les nôtres devant Sybil.
Et puis il y a les silences, les ellipses, tout ce qui se devine, cette « autre qualité de silence » dont est capable Sybil et qui fait la matière secrète de ce roman. Le narrateur coupe ses séquences, comme dans l’épisode napolitain, laissant au lecteur le soin de se figurer l’intensité du moment amoureux. Sans transition, sans la moindre explication, on passe à une autre scène qui n’a pas de rapport apparent.
La Splendeur dans l’herbe n’explique rien. La présence d’Homer dans les deux intrigues fait le seul lien. D’une scène à l’autre, de Ana à son fils, d’Homer à Arno, des fils se tissent. Mais c’est vrai aussi pour Sybil, pour d’autres personnages : la psychologie et la relation de cause à effet sont absentes, heureusement. On reste dans l’écho, dont la dimension poétique est plus forte que tout. La pendaison d’une chienne affectueuse, dans un trou perdu des Vosges, en dit autant sur la brutalité des hommes et sur l’humanité soudaine des animaux que n’importe quelle parole.

Norbert Czarny

 
• Patrick Lapeyre, « La Splendeur dans l’herbe », POL, 2015, 382 p.

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