L'année littéraire 2015-2016. III. Les surprises. IV. Les redécouvertes

livres-2015-2016-3III. Les surprises

Chaque année, en marge des pronostics officiels, des auteurs se révèlent parce qu’ils ont attiré l’attention de la critique ; certains possèdent une œuvre déjà étoffée et produisent un texte essentiel, d’autres émergent brusquement avec un roman simple et attrayant, offrent un style qu’on n’attendait plus, un nouvel horizon dessiné dans la littérature.
 
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Les histoires les plus simples…

L’Amour simplement, de Nane Beauregard, chez Joëlle Losfeld, insiste sur l’aspect humoristique de la vie ordinaire ; l’amour est ici celui du quotidien et il supporte la distance critique ou ironique : « il pénètre dans la cuisine comme une armée dans une ville assiégée ». C’est la vie en couple revisitée, « la bousculade des sentiments qui ponctuent la vie d’un couple », nous dit Alexandra Schwartzbrod (Libération), au delà des inventions scabreuses et des feelgood books simplistes.
Toujours au titre des relations amoureuses, mais explorant un versant plus sombre, on notera aussi le livre de Gwenaëlle Aubry, Perséphone 2014, au Mercure de France ; à rapprocher d’Amphitryon 38 ? Pas si sûr tant l’auteure s’éloigne de la scène primitive : cette fois la jeune femme, Perséphone, est heureuse de son enlèvement… Pourrait-on dire qu’elle va jusqu’au ravissement vis-à-vis de son ravisseur ?
Il est aussi des auteurs attendus mais rares, La Splendeur dans l’herbe, de Patrick Lapeyre, auteur discret, auteur au long cours qui propose une variation sur le thème des couples : cette fois donc, un homme et une femme abandonnés par leurs conjoints respectifs qui se rencontrent puis se rapprochent tout en repoussant sans cesse le moment de passage à l’acte, autrement dit de la relation sexuelle. Il s’agit cependant davantage d’une confirmation que d’une surprise pour cet écrivain régulier tant dans son rythme de production que pour l’intérêt de son œuvre.
En attendant Bojangles, d’Olivier Bourdeaut, est le coup de cœur de la rentrée de janvier et le roman qui va occuper la critique comme le Petit Poucet de la coupe de France occupe les journalistes sportifs tous les ans. C’est le Figaro littéraire qui en fait cas dès le mois de janvier, bientôt suivi par l’ensemble de ses confrères. L’éditeur, Finitudes, confirme l’aspect exceptionnel de cette aventure puisque avec deux cent mille exemplaires vendus, c’est un crédit gage d’avenir pour cette nouvelle maison dans le paysage éditorial.
Ce qui éclipsera un peu (malheureusement ?) Le Cas Annunziato, de Yan Gauchard, un autre auteur nantais publié chez Minuit, histoire d’un homme qui se laisse enfermer dans un musée à Florence après la fermeture et jouit de la cellule dans laquelle il est enfermé, celle de Fra Angelico. Il en profite pour méditer et créer puisqu’une grève du personnel assure son enfermement. Le thème a été remarqué par la critique et s’est imposé peu à peu, quoique plus discrètement que En attendant Bojangles.
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Confidentiels aussi, mais comme avec des proches
dignes d’entrer dans la confidence

Le Livre interdit, de Georges Walther, au Cherche Midi, raconte le dernier Kessel, celui qui rêve d’écrire sur sa mère Raïssa et qui ne le fera jamais ; c’est une image un peu différente de celle de l’aventurier : on le voit cette fois-ci un peu prisonnier de son quotidien et de son âge aussi. On est loin du baroudeur et de l’auteur du Lion qui a occupé (et continue d’occuper) les conseils de lecture du collège. À l’instar d’autres écrivains, Kessel devient un personnage complet et complexe, un auteur qu’on ne peut réduire à sa seule légende..
Jean-Claude Pirotte a reçu un hommage unanime quoique discret de la part de la critique cette année. Adieu ému même de certains critiques à cet écrivain « la force de ce chant paradoxalement intitulé Le Silence est de nous faire entendre une voix que l’on croyait perdue » (préface de Philippe Claudel au Silence, publié chez Stock dans la collection « Écrivain »). « Plus qu’un buveur c’est un véritable poète, nous dit Sébastien Lapaque du Figaro, follement admiré de son vivant. » L’auteur, amoureux du vin n’en fait pas l’unique sens de son œuvre et donne à voir dans cet ultime volume les paysages qui l’ont accompagnés lors des derniers moments de sa vie.
Jean Marie Robinson, avec Fabrication de la guerre civile, au Seuil aborde frontalement le quotidien de la banlieue entre démolition d’immeubles et destins individuels ; la critique souligne la continuité de son œuvre.
Sabri Louatah le rejoint dans une fiction plus large, en définitive pas si éloignée de Houellebecq ou Sansal : c’est un auteur au long cours, auteur de sagas avec le quatrième tome des Barbares et qui pose de véritables questions littéraires dans les interviews qu’il donne :
« Quand on vous dit que votre roman est très cinématographique ça vous énerve?
– C’est triste, ça veut dire qu’on a abandonné l’idée que la littérature pouvait être intéressante. On ouvre un livre, on s’attend à s’ennuyer et si on ne s’ennuie pas, on dit c’est du cinéma ? La force du cinéma et de la série télé, c’est d’être ancré dans le contemporain. Si Balzac avait eu du succès en son temps, c’est parce qu’il écrivait des séries télé en livre. Je faisais le malin en disant que ce qui m’intéresse, c’est la fiction, pas la littérature. La littérature est l’art le plus fort, je le sais, mais c’est aussi le plus difficile. Je sacrifie souvent de la profondeur, si je sens que ça ralentit l’action. Je crois au flot de la vie. Encore une fois, Tolstoï n’a pas forcément des cliffhangers à la fin de ses chapitres, et pourtant on continue de tourner les pages, parce que le suspense il se trouve dans la vie même. Ça c’est mon rêve, j’en suis encore loin. »
Catherine Poulin, qui publie Le Grand Marin à l’Olivier, est l' »héritière de Conrad« , pour Jean-Claude Raspiengeas de La Croix, quant à Macha Séry, du Monde des livres, elle dit que c’est une odyssée dépourvu de mythologie : «  Il était temps pour nous qu’elle écrive, dit-elle, pour que souffle le vent du large. » L’auteur est presque plus célébrée que l’œuvre, sa vie romanesque offre une bouffée d’oxygène à la critique : enfin un écrivain né dans la vraie vie, semblent-ils nous dire. Le fait que ce soit une femme qui ait grandit dans un milieu romanesque d’hommes ajoute à la fascination de la critique pour son œuvre.
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Le rôle des critiques

Les surprises se dégagent également parce que les critiques font leur travail, cherchent et détectent les auteurs. L’un d’entre eux retient notre attention : François Taillandier (qui se définit à l’occasion comme chrétien) tient une rubrique dans L’Humanité consacrée à des expressions de la langue française qui lui permettent d’envisager problèmes de société et de sens (il refuse cependant, et l’écrit dans ce même journal, le diktat sur la loi travail des ouvriers du livre).
Et cette année François Taillandier est à la fois écrivain et critique, avec Solstice (Stock) troisième volume d’une œuvre consacrée aux histoires croisées du Moyen-Âge, sans déroger au mélange entre intrigue histoire et spiritualité. Un homme de lettres assez emblématique de ceux qui continuent de faire avancer la machine littérature sans en faire la base d’une industrie.
On notera que les petits éditeurs continuent de prendre des risques en publiant des auteurs boudés par les grandes maisons ( ou simplement échaudés). C’est le cas avec En attendant Bojangles, par exemple ; de même, certains auteurs continuent de rester fidèles à leur maison quelle que soit leur renommée. Les éditions Verdier sont moins connues que Gallimard mais elles publient Alain Bergounioux (son journal), Pierre Michon (régulièrement présenté par la critique comme le plus grand écrivain français vivant) et d’autres encore qu’il convient de suivre pas à pas.
On comprendra aisément qu’il est assez vain de vouloir prédire les surprises de la rentrée prochaine.

Frédéric Palierne

IV. Les redécouvertes

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