L'année littéraire 2015-2016. II. La littérature étrangère

livres-2015-2016-2Ce qu’on appelle en France la « littérature étrangère », et qui n’est que la littérature de tous les pays du monde, est dominée par les romans anglo-saxons, ceux dont parlent les critiques mais qui sont réclamés également par le public.
Elle n’est pas exclusivement américaine cependant ; apparaissent ainsi des auteurs Australiens, Néo-Zélandais et Nigérians.
Le meilleur auteur de l’année pourrait bien être un Canadien de la communauté juive de Montréal, disparu il y a dix ans.

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Évidemment, le principal continent de la littérature étrangère, c’est la littérature anglo-saxonne

Ian McEwan écrit des romans en partant de problèmes de société et en les confrontant au destin individuel de personnages. La presse a salué dans son ensemble dès la rentrée de septembre 2015 son dernier ouvrage, L’Intérêt de l’enfant, qui part d’une situation cornélienne, comme on disait autrefois : une juge qui ne vit guère que pour son métier est confrontée à un enfant qui refuse une transfusion qui le sauverait, au prétexte de sa religion. De cette situation vraie, il tire un livre riche (Gallimard).
La Route étroite vers le nord lointain, de Richard Flanagan, chez Actes Sud, est la seconde bonne surprise de cette rentrée. il s’agit de la véritable histoire de la « voie ferrée de la mort » qui vit de nombreux déportés australiens mourir pour sa construction pendant la seconde guerre mondiale. Histoire déjà célèbre pour un pont, celui qui enjambe la rivière Kwai. Le père de l’auteur qui en est rescapé lui a raconté cette histoire, il l’a complétée d’une rencontre amoureuse.
Deux semaines après les attentats de Paris, comme si l’on se cherchait un héros, apparaît la figure de Martha Gellorn qui fait la une de l’ensemble des suppléments livres. En première page du Monde elle figure assise en tailleur dans l’herbe, un fusil posé sur les jambes. Martha Gellorn est d’abord correspondante de guerre. Elle quitte Hemingway, nous dit Julie Clarini : « Du jour où elle quitta ce second mari, elle cessa de prononcer son nom. Et travailla pour le sien : Martha Gellorn, première femme reporter de guerre.
On peut ajouter, lucide, présente sur tous le théâtre d’opérations, et surtout possédant une identité d’écrivain : « Pendant la guerre d’Espagne, déjà elle imprime sa patte, dit Thierry Clermont pour le Figaro, en se plaçant aux côtés des simples soldats, des civils des blessés, des rescapés. » Elle parcourt tous les pays participe au débarquement au procès de Nuremberg, est en Espagne en 1936, en Chine en 1941, et ne cède jamais au désespoir sinon devant la bêtise humaine : « La guerre affecte les gens un par un. C’est tout ce que j’ai à dire et il me semble que je le dis depuis toujours » (La Guerre de face, Les Belles Lettres).
Enfin, « Un écrivain nommé Patti Smith », titrait le Figaro littéraire en présentant M.Train (Gallimard) ; « Écrire sans destination », dit Libération en citant l’auteur. Patti Smith se veut avant tout (et avec justesse apparemment) un poète et non une musicienne. Just Kids était une autobiographie à peine romancée, M. Train est l’ évocation d’un cow-boy urbain dans lequel on reconnaitra Sam Sheppard.
En janvier paraissait un ouvrage surprise de Garth Risk Albert, City (Plon), un roman énorme près de 1 000 pages écrit comme une série avec tous les personnages habituels de ce type de récit et déjà promis à l’adaptation. C’est le « gros coup » de la rentrée avec ce que cela comporte d’effets d’annonce et on pourra se poser quelques questions sur la validité et l’intérêt de cette série.
On notera aussi Le Chant de la Tamassee, de Ron Rash, au Seuil, un livre dans lequel on retrouve l’Amérique rurale attachée à la nature, ici une rivière dont il est question de détourner le cours pour accéder… au cadavre d’une petite fille coincée dans un tourbillon. Famille et écologistes (pour faire vite) ne partagent pas le même point de vue.
Pour finir un conte sombre, la véritable histoire du fait divers qui donna lieu à La Nuit du chasseur. Un roman à l’atmosphère délicate et pesante à la fois. Tous les vivants, L’Olivier.
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Les récents événements

Les États-Unis ne constituent pas seulement le décor beat de routes interminables qui mènent aux grands espaces, à la liberté ou à l’aliénation, ils ne cessent de retomber dans les erreurs communautaires que même leur président ne parvient pas à juguler : la circulation des armes à feu. Ces tensions sont perceptibles. Ta-Nehisi Coates avec Une colère noire, publié chez Autrement, nous rappelle que les inégalités de traitement entre Noirs et Blancs persistent – la très récente actualité y insiste. Ce récit se situe assez loin du roman : lettre à son fils, c’est un ouvrage qui « sent le bitume et les larmes« , dit Louis-Georges Tin, du CRAN, et « dans la violence de rue les doux sont piétinés massacrés, violés ».
Avec Six jours (Fayard) Ryan Gattis donne à revivre les émeutes de Los Angeles (en 1992) à travers le récit qu’en font dix-sept personnages différents. Pour parvenir à réunir la matière de son roman, l’auteur est allé vers les gangs et les artistes qui s’y associent de près ou de loin afin de sortir des clichés. « Il y a une Amérique cachée à l’intérieur de celle que nous montrons au monde entier », dit son auteur, et celle-ci commence à se dévoiler pourrait-on ajouter.
On notera également la présence de deux auteurs du côté des ouvrages de type thriller au sens large, Bob Shacochis qui ne fait pas les gros titre mais réunit un nombre de critiques non négligeable autour de son nom. L’égal d’un Joseph Conrad pour Christophe Mercier (Figaro littéraire) ; La femme qui avait perdu son âme , c’est le titre, est un opus consacré à Haïti par ce romancier qui a grandi dans la diplomatie américaine tout en comptant le général Joukov au nombre de ses ascendants. Commentaire de Macha Séry, du Monde : « Que pèse un livre 800 pages, 1,2 kg de papier ? Le cumul de ses ventes ? Plus probablement son legs d’émotion » (Gallmeister).
Les officines américaines n’en finissent donc pas de nettoyer leurs écuries d’Augias, comme le confirme également en fin d’année le roman de Robert Stone (l’Olivier), La Ligne de fuite, qui revient sur les années perturbées du Vietnam et qui parvient encore à nous y intéresser à travers des personnages qui occupent le terrain de la fiction sans prise de parti radical, sauf dans la manière de conduire leur vie.
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And the winner is…

Mordecai Richler avec son énorme roman Salomon Gursky, publié aux éditions du Seuil. Sans pouvoir résumer ce roman, disons seulement qu’il rapporte comment Éphraïm Gurski fonde une société prophétique juive au milieu des esquimaux, au delà du cercle polaire, et comment l’un de ses descendant devient une sorte de héros absolu tandis que le reste de la famille suit une destinée digne de celle du Parrain.
Mordecaï Richler, n’était pas un auteur facile : atrabilaire et critique autant vis à vis de sa communauté d’origine que des Québécois, il offre un roman dont la source pourrait bien se trouver dans un autre… page 80 : « À son réveil il la trouva qui lisait au lit Cent Ans de solitude en édition poche. Surprise, surprise, dit-elle. Je ne suis pas seulement le coup du siècle. »
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On a donc l’impression que le reste du monde doit se tasser
pour se tenir dans l’espace qui lui est assigné,
essayons d’en donner un rapide aperçu

Les Portes de fer, de Jan Christian Jon Dal, chez Gallimard, n’est pas tant « roman d’apprentissage que d’enseignements , tellement les enseignants (ce sera la profession du narrateur) et ce qui vit autour de Young ont une importance considérable », nous dit Mathieu Lindon dans Libération. L’auteur, danois, possède une écriture puissante autant que poétique qui dépasse le simple cadre du nord pour rendre compte d’une intrigue de famille.
Le mystère Helena Ferrand se poursuit et s’accentue avec Le Nouveau Nom, publié chez Gallimard, suite de L’Amie prodigieuse qui vient d’être édité dans la collection de poche de Gallimard, « Folio » ; les interrogations ressurgissent : est-ce une femme, un homme, un couple un collectif qui écrit ce livre ? Voici une aura de mystère : d’où peut venir cet auteur qui décrit si bien l’histoire de deux personnages féminins de caractère, chacun sa manière dans la résignation dans la lutte.
Pablo Casacuberta avait marqué les esprits avec Scipion, il récidive avec Ici et maintenant chez Métailié, un roman fantastique, mais dans le sens où le quotidien fourmille d’étrangetés, famille tendue, emploi dans un hôtel ; un véritable « écrivain de situations », se plaisent à rappeler les critiques .
Le Quatuor, d’Anna Enquist, fait aussi l’unanimité ; Florence Noiville dit : « Ça pourrait être du Bergman. C’est du Bergman. » Elle poursuit : « Pas drôle le dernier roman d’Anna Enquist ? Bien sûr que non et c’est tant mieux. » On dépasse le cadre des histoires doubles ou multiples qui unissent un quatuor musicien pour constater la décadence de l’ensemble : « Tout ce qui nourrissait leur quatuor, tout ce qui en faisait la texture même, tout en se quoi ils croyaient fermement, la culture, et sa démocratisation, la transmission de l’intérêt général, la solidarité, l’action politique, tout cela s’est peu à peu dilué. » Un constat désabusé mais nié par l’existence même de ce livre.
À la fin de l’année, c’est une auteure italienne qui fait l’actualité. Moins mystérieuse qu’Helena Ferrante, Milena Agus, l’écrivaine sarde, qui était apparue l’année dernière en collaboration avec une sociologue pour un livre tête bêche sur une révolte dans les Pouilles, revient cette fois encore avec un renversement puisqu’il s’agit d’évoquer le croisement des classes sociales dans un immeuble où elles finissent cul par dessus tête. Sens dessus dessous c’est son titre, Réjouissant.
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Et pour la rentrée ? La grande affaire semble d’abord être le retour de Salman Rushdie, ou plus exactement le retour de Salman Rushdie avec un nouvel éditeur français, Actes Sud (après Plon). « Deux ans, huit mois et vingt huit nuits » sera donc un roman qui fera retour vers la veine fantastique du maître.
On annonce aussi le testament littéraire de Jim Harrison, intitulé « Le Vieux saltimbanque ». Paru un mois avant sa mort aux États-Unis, ses mémoires auront l’apparence d’une fiction Flammarion).
Quant à Amos Oz, il publie un roman au titre précis… « Judas », chez Gallimard, qui parcourt l’ensemble des questions liées à Israël.
Mais, en dehors de ces têtes d’affiches, ce sont 197 romans étrangers qu’il faudra aller chercher chez les éditeurs pour en avoir une représentation la plus complète possible. À l’envers : Wombat avec un roman japonais érotique Lala Pipo d’Hideo Okuga (août). Un utopiste allemand chez Le nouvel Attila, « L’Homme au grand bi », d’Uwe Trimm (octobre) ou bien encore (choisi pour le titre), chez Gaïa, « N’essuie jamais de larme sans gants » (Jonas Gardell Suède). Tous romans dont nous ne pouvons rien dire tant que nous ne les aurons pas lus.

Frédéric Palierne

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