L’Avare chez les Helvètes

Transplantée en Suisse par l’actrice et metteuse en scène Lilo Baur, l’avarice frappe des êtres qui font métier d’argent. Son théâtre physique s’appuie sur une puissante mécanique des corps et joue, à la Comédie-Française, des effets de contraste entre les attitudes des personnages et les lieux où ils se trouvent.

Par Philippe Leclercq, professeur de lettres et critique

Transplantée en Suisse par l’actrice et metteuse en scène Lilo Baur, l’avarice frappe des êtres qui font métier d’argent. Son théâtre physique s’appuie sur une puissante mécanique des corps et joue, à la Comédie-Française, des effets de contraste entre les attitudes des personnages et les lieux où ils se trouvent.

Par Philippe Leclercq, professeur de lettres et critique

La Suisse est un petit pays qui, faute de pouvoir repousser ses frontières, a décidé, au cours du XXe siècle, de devenir un vaste jardin d’agrément pour gens fortunés qui n’aiment rien tant qu’y enterrer certaines cassettes bien remplies. C’est en cette terre riche en or, où le secret bancaire est solidement enraciné, que l’actrice et metteuse en scène, Lilo Baur, elle-même d’origine helvétique, a choisi de transplanter L’Avare de Molière (1668), dans les années 1950.

Comme un banquier suisse

Tout commence par une nuit d’orage et sur une musique de thriller. Une silhouette, équipée d’une lampe frontale, s’agite sur scène. Creuse un trou et… un bruit, s’esquive tout aussitôt. Le lendemain, sous un soleil radieux, deux jeunes gens, Valère (Clément Bresson) et Élise (Élise Lhomeau), batifolent autour d’une piscine, heureux d’échapper un instant au maître tyrannique des lieux et père de la jeune femme. Ce dernier (Laurent Stocker), riche usurier tel un banquier genevois, espère faire nouveau bon profit en mariant – sans dot – sa fille au seigneur Anselme (Alain Lenglet), ainsi que son fils Cléante (Jean Chevalier) à une veuve richissime. L’avaricieux personnage projette, pour sa part, de se remarier avec une jeune femme de son voisinage, Mariane (Anna Cervinka) – qu’il ignore être l’amante de son propre fils.

On connaît la suite de cette intrigue, inspirée de L’Aululaire de Plaute, et deuxième pièce de Molière la plus jouée à la Comédie-Française après Le Tartuffe (1669). Le vol de la précieuse cassette d’Harpagon par La Flèche (Jérôme Pouly), le valet de Cléante, désireux de se venger d’avoir été maltraité par le vieil avare, précipite la reconnaissance des identités de Valère et de Mariane. Anselme, qu’un naufrage a séparé des siens seize ans plus tôt, retrouve en eux ses propres enfants, dont il s’empresse de payer les noces respectives. Et ce, à la plus grande satisfaction d’Harpagon qui, en plus d’être exonéré des frais qui lui incombent, recouvre sa chère cassette.

Transposition réussie

Les dramaturges, choisissant aujourd’hui d’actualiser la célèbre comédie de Molière, nous disent que les « nouveaux » avares sont des êtres qui font métier d’argent et bonne rançon des « bourses » du monde. Ainsi, en 2013, le metteur en scène Ivo van Hove situait son Avare dans la finance des années 2000 et, en 2018, Ludovic Lagarde faisait d’Harpagon un riche homme d’affaires capable de menacer les siens avec un fusil de chasse pour récupérer son bien (lire notre entretien de juin 2018, NDLR). Le vieux ladre de Molière est, cette fois, une sorte de banquier ou de gros actionnaire dont la rapacité financière peine à disparaître derrière les murs impavides de sa villa des bords du lac Léman.

La transposition de L’Avare dans la Suisse des années 1950, aux lendemains d’une guerre durant laquelle les riches Européens s’y allèrent cacher leurs lingots (sans qu’on en questionne la provenance), n’hypothèque nullement les enjeux de la pièce de Molière. Au contraire, même. L’empressement à thésauriser de ces nantis d’alors et leur crainte de la confiscation à l’heure de toutes les pénuries offrent un formidable écho à la peur paranoïaque d’Harpagon d’être volé. Quant au prêt au taux usurier de 25 % exigé par ce dernier, il n’est pas sans évoquer, selon Lilo Baur qui connaît bien son pays, les pratiques actuelles des richissimes banques helvétiques. « La cassette de la pièce, précise-t-elle, résonne dans ce contexte, puisque le mot s’emploie aujourd’hui encore par rapport à certains coffres-forts. En Suisse, seuls des gens très riches en possèdent. »

Réflexe de classe

Bien qu’avare, Harpagon demeure un bourgeois soucieux d’afficher un train conforme à sa condition. Pour résoudre la contradiction, il se fait dissimulateur. Diamant au doigt, et ici vêtu d’un pantalon blanc, d’un blazer bleu et de souliers bicolores, il se donne des airs décontractés à la Gatsby, s’adonnant au golf (gratuitement, n’en doutons pas) et au farniente au bord de sa piscine.

Ce petit luxe ostentatoire éclaire la vanité narcissique du personnage, dont Lilo Baur l’affuble, pour en faire le parangon ridicule d’une classe qui s’aime et s’admire dans les choses qui la représentent. Les apparences lui servent, à peu de frais, à se rassurer et à rassurer l’opinion que l’on peut avoir de lui. Comme tout bourgeois, il s’inquiète du qu’en-dira-t-on, et prétend agir avec prudence et raison (des vertus essentielles de la bourgeoisie), en s’opposant à l’extravagance dans laquelle sont tombés son fils et sa fille. Aussi, n’est-il pas déraisonnable à ses yeux de songer à l’intérêt de ses enfants en leur commandant un riche mariage. Or, derrière sa bonne volonté se cache une passion toxique qui empoisonne sa tendresse de père. Amoureux fou de son argent, Harpagon est avare de tout ce qui n’est pas or et ne peut, par conséquent, prêter (encore moins donner…) aucun crédit à ce qui heurte et contrarie son esprit détraqué.

Relecture fine et contrastée

Pour en donner la pleine mesure, Lilo Baur, dont c’est ici le sixième spectacle présenté à la Comédie-Française (on lui doit notamment une mise en scène électrique de La Puce à l’oreille de Feydeau en 2019), ne se refuse aucun effet de farce à laquelle le personnage ciselé par Molière invite amplement. Son théâtre physique, hérité de ses jeunes années d’études londoniennes, s’appuie sur une puissante mécanique du corps, moteur du gag et du rire. C’est vif, joyeux, débridé. L’on sent un plaisir, vite communicatif chez les comédiens, à explorer les degrés d’un tel registre.

La réussite comique de son dispositif tient également dans l’effet de contraste entre la contextualisation helvétique – l’esprit guindé des lieux qui habite le vaste espace scénique un peu vide, géométrique et froid comme le gazon (très) vert sur lequel on joue de bout en bout – et les rouges colères d’Harpagon dans l’exercice d’un pouvoir qui lui échappe. On se régale de voir Laurent Stocker passer brutalement de la glaciale réserve à l’éclat hystérique, sorte de Folamour soudain dépassé par son surmoi dévorant et autoritaire. Outre le jeu de Peter Sellers dans le film de Stanley Kubrick (1964), celui, d’une belle amplitude burlesque, du comédien sociétaire, nous évoque selon l’instant Louis de Funès ou Charles Chaplin, ou encore la gestuelle cartoonesque du héros de bande dessinée, Iznogoud (René Goscinny/Jean Tabary). Durant la scène très attendue du vol de la cassette, la folie du personnage devient démence, et la scène un espace de foire, d’hallucinations fantasmagoriques où défile une sarabande cauchemardesque de silhouettes d’hommes et de chevaux comme autant de possibles voleurs !

La troupe aux côtés de Laurent Stocker est (comme d’habitude) impeccable. Françoise Gillard campe une Frosine délicieusement matoise, caressante et féline ; Serge Bagdassarian est un Maître Jacques espiègle et canaille ; l’excellent Jean Chevalier (Cléante) est un play-boy de pacotille, un benêt un peu fin de race, avec ses lunettes de soleil et son pull jacquard, et l’hilarante Anna Cervinka, une Mariane ingénue qui, ivre de joie d’avoir pu échapper au « vieux beau » des lieux, finit dans les vignes du seigneur le jour de ses noces…

Le théâtre de Lilo Baur est plein de vigueur, de rythme et d’allant. Sa relecture fine des rapports de domination entre les hommes, les riches et les pauvres, les pères et les fils, les femmes et les vieux en quête de jeunesse, nous en rappelle la redoutable et navrante pérennité – et la nécessité cathartique d’en rire !

P. L.

L’Avare, de Molière, mise en scène Lilo Baur
Avec Alain Lenglet, Françoise Gillard, Jérôme Pouly, Laurent Stocker, Serge Bagdassarian, Nicolas Lormeau, Anna Cervinka, Jean Chevalier, Élise Lhomeau, Clément Bresson, Adrien Simion, et le comédien de l’académie de la Comédie-Française Jérémy Berthoud
Jusqu’au 24 juillet 2022, à la Comédie-Française (salle Richelieu), à Paris.

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Philippe Leclercq