Le Diable n’existe pas, de Mohammad Rasoulof :
résister à la banalité du mal

Le septième long métrage du cinéaste iranien met quatre hommes face à des choix qui les exposent à la peine de mort. Comment tenir sans devenir bourreau ? Ces destins découpés en sketchs sont assortis de coups de théâtre qui invitent à la relecture.

Philippe Leclercq, professeur de lettres et critique de cinéma

Le septième long métrage du cinéaste iranien met quatre hommes face à des choix qui les exposent à la peine de mort. Comment tenir sans devenir bourreau ? Ces destins découpés en sketchs sont assortis de coups de théâtre qui invitent à la relecture.

Philippe Leclercq, professeur de lettres et critique de cinéma

Les cinéastes iraniens sont très appréciés des festivals du monde entier, mais hélas également des institutions carcérales de leur pays. Peu après avoir reçu le prix « Un certain regard » au Festival de Cannes en 2017 pour Un Homme intègre (2017), qui fustigeait la corruption en République islamique d’Iran, le cinéaste Mohammad Rasoulof a été arrêté à sa descente d’avion en provenance des États-Unis où il était allé présenter son film au Festival de Telluride (Colorado), et son passeport confisqué. Enquête, interrogatoires, intimidation, procès… Le verdict tombe en juillet 2019 : un an de prison ferme, assorti de deux années d’interdiction de sortie du territoire et de la moindre activité sociale et politique.

Pour esquiver l’écueil de la censure et continuer à filmer – exercer son métier, en somme, ne fût-ce qu’au nom de la liberté d’expression –, Mohammad Rasoulof a alors l’idée de déposer un projet de quatre courts métrages. « Plus un tournage est court, moins la censure s’y intéresse, donc moins le risque est grand de se faire prendre », explique-t-il. Les quatre films courts réunis formeront Le Diable n’existe pas, septième long métrage de fiction d’un cinéaste dont la détermination à dénoncer le régime iranien n’a d’égal que son courage et son désir de justice, sa foi en l’homme et en l’art au service des idées.

Rapport à l’oppression

Quatre hommes, quatre destins, quatre sketchs d’une durée de trente à quarante minutes chacun, dont l’unité est assurée par une question fondamentale qui les traverse. À travers des situations qui les exposent diversement à la peine de mort (massivement pratiquée dans le pays), ces quatre personnages invitent à réfléchir à la manière de résister aux injonctions oppressives et d’assumer la responsabilité de ses actes. Comment, en d’autres termes, ne pas devenir bourreau dans un contexte autoritaire où l’être humain, écrasé par l’ordre et le devoir d’obéissance, est soumis à l’uniformisation de la pensée, privé de son libre arbitre et incité à la déresponsabilisation de son action au service de la machine totalitaire ?

Fidèle aux lois du genre du film à sketchs, la dramaturgie de chaque épisode du Diable n’existe pas se fonde sur un coup de théâtre qui peut inviter à la relecture. Rigueur plastique des images et similitude du schéma actanciel en renforcent la cohérence dramatique. Dans chacun d’eux, le protagoniste est un homme qui ne sait avancer ou tenir debout sans sa compagne à ses côtés. Le premier, Heshmat (Ehsan Mirhosseini), est un individu ordinaire. Bon père et bon mari, il est aussi un bon fils avec sa vieille mère dont il prend grand soin. Progressiste dans un pays de forte tradition patriarcale, il ne rechigne pas au partage des tâches ménagères et confie même le soin à sa femme de retirer l’argent de son salaire à la banque.

Or, cet être calme et équilibré exerce un métier dont la fonction illustre le concept de « banalité du mal », jadis défini par Anna Arendt dans Eichmann à Jérusalem : rapport sur la banalité du mal (1966). Le comportement débonnaire du personnage semble indiquer, comme l’explique la philosophe, qu’il a dissocié sa pensée de son acte, qu’il a, en quelque sorte, délégué son « pouvoir de penser » à l’autorité, créé en lui un vide qui le tient à distance du doute ou de la peur d’agir.

Ainsi, dépourvu de ses qualités humaines, Heshmat est devenu un être « inhumain », non tant étranger à la notion du bien et du mal que rangé docilement derrière la loi tyrannique, dépouillé de conviction personnelle et d’intention morale. Démissionnaire de lui-même (de ses valeurs et de sa capacité à se déterminer) et s’abritant derrière la toute-puissance de l’état totalitaire, l’homme, déresponsabilisé et libéré de tout conflit intérieur, peut répondre à la barbarie et obéir mécaniquement aux ordres. Son aptitude démesurée à donner la mort, comme la loi et son métier (perçu comme un simple rouage du vaste système) l’exigent, n’est pas motivée par une force nécessaire, une qualité supérieure telle que l’héroïsme, mais par son inverse absolu, la veulerie, la « médiocrité ».

Conscience dévastée

Dans le deuxième volet, Pouya (Kaveh Ahangar), un conscrit, commis d’office à l’exécution des peines capitales, doit éliminer un homme, condamné à mort, qu’il ne connaît pas. Déchiré, Pouya rechigne. Il discute avec ses camarades de chambrée, se laisse un moment séduire par l’idée d’acheter les services d’un de ses comparses, capable d’agir à sa place ; il confie son dilemme à sa fiancée au téléphone, qui s’efforce de lui trouver une issue… Obéir donc, mais à quel prix ? Ou refuser et mourir socialement ?

Dans le troisième volet, qui serait un peu la suite inversée du précédent, le jeune héros, prénommé Javad (Mohammad Valizadegan), a, cette fois, fait le choix opposé, et en confesse l’amer sentiment de culpabilité à sa petite amie Nana (Mahtab Servati), que sa morale sanctionne…

Enfin, l’action du quatrième et dernier épisode se situe dans un paysage de moyennes montagnes semi-désertiques où a été contraint de se retirer, vingt ans plus tôt, Bahram (Mohammad Seddighi Mehr), sorte de double de Pouya qui, comme lui sous les drapeaux, a refusé d’obéir aux ordres, devenant ainsi une sorte d’objecteur de conscience. En Iran, où elle dure deux années, la conscription est pour les hommes le sésame de toute vie en société. S’y dérober obstrue l’horizon : pas de passeport, impossibilité de sortie du territoire, de création d’une société, de mariage.

Le film de Mohammad Rasoulof dénonce la torture psychologique à laquelle le pays soumet sa jeunesse, forcée comme Bahram de payer un lourd tribut pour accorder ses actes à ses convictions. Tous sont ici confrontés à des ordres que la loi oppressive leur commande et que leur morale condamne. Et qui les laissent la conscience ravagée. Comment, en effet, trouver un équilibre, et la force de trancher, entre la révolte disqualifiante et le conformisme honteux ? Entre l’héroïsme qui exclut et pousse à la fuite sous peine de sanction, et la résignation qui piège et enferme dans la peur, dans la culpabilité, dans le jugement d’autrui ? Entre le courage offrant une liberté paradoxale, sacrificielle, restrictive, et l’obéissance exposant à une paix intranquille lâchement gagnée ?

La République islamique d’Iran est un état répressif où réaliser un film relève (souvent) de la bravoure. La censure n’est jamais bien loin d’y voir quelque intention séditieuse à sanctionner. Or, fabriquer une œuvre critique, aussi engagée politiquement, moralement, philosophiquement, que Le Diable n’existe pas, a fortiori quand on a déjà été condamné à la prison, comme c’est le cas de Mohammad Rasoulof, témoigne d’un courage inouï, aussi grand que les principes moraux et intellectuels qui l’inspirent et l’élèvent.

P. L.

Le Diable n’existe pas, de Mohammad Rasoulof, en salle le mercredi 1<sup>er</sup> décembre.

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Philippe Leclercq