Le long chemin vers l’égalité dans le monde de la culture

Mauvais élève malgré son rôle majeur dans les représentations, le monde de la culture peine à progresser en matière d’égalité femmes-hommes rappelle Reine Prat dans son essai Exploser le plafond. Mais cette haute fonctionnaire agrégée de lettres met en évidence des pistes d’évolution : chartes, quotas, réformes de la formation artistique…

Par Pascal Caglar, professeur de lettres

Mauvais élève malgré son rôle majeur dans les représentations, le monde de la culture peine à progresser en matière d’égalité femmes-hommes rappelle Reine Prat dans son essai Exploser le plafond. Mais cette haute fonctionnaire agrégée de lettres met en évidence des pistes d’évolution : chartes, quotas, réformes de la formation artistique…

Par Pascal Caglar, professeur de lettres

Le chemin est encore long pour parvenir à une véritable égalité entre hommes et femmes dans la culture. Tel est le principal enseignement de l’essai de Reine Prat, Exploser le plafond – Précis de féminisme à l’usage du monde de la culture. Celle qui est devenue, au fil des ans et des rapports, des missions et des actions au sein du ministère de la Culture, une spécialiste des questions d’égalité dans le monde des arts et du spectacle, montre que la situation a peu évolué malgré les déclarations volontaristes et les effets d’affichage de ces dernières années.

Loin de donner l’exemple de la parité, le monde de la culture reflète et amplifie, selon elle, les discriminations de toutes sortes, sexuées et racisées, que l’on peut observer dans la société. Son mauvais exemple est d’autant plus ennuyeux que le théâtre s’accompagne d’un pouvoir de représentation, reproduisant dans ses personnages des stéréotypes que le public tend à prendre pour des portraits « naturels ».

Selon Reine Prat, cette inégalité trouve des racines profondes dans la langue qui, peu à peu, au travers de l’histoire de ses normalisations grammaticales, a imposé la domination du masculin sur le féminin. Quand on songe qu’au XVIIe siècle, l’Académie française a accepté « actrice » mais a refusé « autrice », on mesure à quel point le vocabulaire lui-même est un enjeu de pouvoir.

Et ce ne sont pas les timides efforts de féminisation des noms de métier par l’Académie française actuelle qui risquent d’« exploser le plafond » : « L’imposition de normes rigides en matière de féminisation méconnaît le souhait exprimé par certaines femmes de conserver les appellations masculines pour désigner la profession qu’elles exercent », avance la prestigieuse institution, amplifiant une position pour justifier un statu quo global.

Les plus hauts postes occupés par des hommes

Ce pouvoir masculin, Reine Prat le dénonce encore dans l’accès aux postes de direction dans les institutions culturelles. Comme le système des centres, des scènes, des théâtres dramatiques est pyramidal, l’ascension est extrêmement difficile : les postes au sommet étant peu nombreux et masculins, les nominations se font par reconnaissance de soi dans son successeur, et le pouvoir passe ainsi d’un homme blanc à un autre homme blanc, car la couleur compte aussi. Pour dépasser cette loi de la transmission par reconnaissance, il faudrait non pas laisser croire en des promotions naturelles mais changer le système entier et instaurer par exemple des quotas à tous les niveaux.

Autrement dit, pour accélérer le changement, il faut que des femmes soient déjà en situation de décision. C’est le cas à la tête du Conservatoire national supérieur d’art dramatique où Claire Lasne, directrice depuis 2013, a promulgué une charte égalité abolissant la notion d’emploi dans le théâtre. Ce qui permet d’assurer à toutes et à tous la possibilité de rôles libérés des représentations normées : père, mère, jeune premier, jeune première, valet. Le prologue est explicite : « L’identité sexuelle d’une personne comme son orientation sexuelle, comme sa couleur de peau, ne saurait déterminer l’ensemble de son identité artistique et restreindre les propositions pédagogiques qui lui sont faites. »

« Sous le talent, la classe, le genre, la race », arbore avec éloquence le numéro de février 2021 de la revue Agone auquel l’essayiste renvoie. Il s’agit en effet d’en finir avec la rhétorique du talent qui ne s’apprend pas dans les métiers artistiques, comme s’il était toujours naturel et ne demandait qu’à éclore. À la manière du travail de Bourdieu sur l’école, les auteurs montrent comment les écoles de formation artistique confortent ces inégalités, les fabriquent même de manière invisible et légitimée puisque perçues comme naturelles. Est-il besoin de renvoyer au rôle de la formation artistique dans l’éducation bourgeoise et au passeport de respectabilité ou d’élitisme que les jeunes filles et jeunes garçons en retirent pour comprendre combien le talent est affaire de « classe, de genre et de race » ?

Pire encore, cette mythologie du talent entend confondre l’homme et l’artiste, et protéger le premier par le second. Mais l’homme a-t-il tous les droits au nom de sa vie d’artiste ? Reine Prat ne peut éluder la question des violences sexuelles et sexistes dans les milieux artistiques et note un début de libération de la parole dans les écoles de théâtre ou de danse, à l’instar de ce qui se produit dans beaucoup d’autres milieux : sport, cinéma, médias. Le combat pour l’égalité passe aussi par la fin de tabous.

Cette égalité hommes-femmes sera-t-elle grande cause nationale, comme cela a été annoncé ? Les décisions peuvent-elles s’accompagner d’effets si les mentalités n’évoluent pas ? En attendant d’« exploser le plafond », Reine Prat nous invite à quelques lectures inspirantes auprès de philosophes du vivant plaidant pour un continuum, une non-binarité des espèces. Vinciane Despret et Baptiste Morisot, par exemple, indiquent le chemin d’une pensée qui refuse le dualisme, l’opposition et sensibilise à l’interdépendance, « l’inséparé » du vivant, en un mot à d’autres manières d’être humain sur terre.

P. C.

Reine Prat, Exploser le plafond – Précis de féminisme à l’usage du monde de la culture, éditions Rue de l’Échiquier, 110 pages, 12 euros.

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Pascal Caglar