Le Malade imaginaire : retour de la mise en scène de Claude Stratz

La Comédie-Française reprend Le Malade imaginaire dans la version à succès créée par cet homme de théâtre suisse en 2001. Il y insiste sur l’obsession de la mort et la légende selon laquelle Molière se savait mourant en l’écrivant. D’autres y voient la satire absolue d’un esprit libre. Un pied de nez magistral.

Par Martial Poirson, professeur d’histoire culturelle,
de littérature et d’études théâtrales à l’université Paris 8.

La Comédie-Française reprend Le Malade imaginaire dans la version à succès créée par cet homme de théâtre suisse en 2001. Il y insiste sur l’obsession de la mort et la légende selon laquelle Molière se savait mourant en l’écrivant. D’autres y voient la satire absolue d’un esprit libre. Un pied de nez magistral.

Par Martial Poirson, professeur d’histoire culturelle,
de littérature et d’études théâtrales à l’université Paris 8.

Le Malade imaginaire, par Claude Stratz, compte parmi les piliers du répertoire de la troupe des Comédiens-Français. La mise en scène de cet homme de théâtre suisse, élève de Patrice Chéreau et décédé en 2007, a été créée en janvier 2001 dans la salle Richelieu et reprise presque sans interruption avec un succès qui ne se dément pas depuis plus de vingt ans. Plusieurs générations se sont succédé dans les rôles-titres, affichant plus de 500 levers de rideau jusqu’à aujourd’hui. Cela équivaut à près du cinquième des représentations de cette pièce dans la Maison de Molière depuis 1680, sur un total de 2 600 représentations. Sa reprise s’imposait, en cette année de célébration du quadricentenaire de la naissance du saint patron des lieux.

Cette mise en scène est présentée comme une « épure par excellence » par Éric Ruf, en référence au terme désignant, en construction ou en architecture, le traçage d’un décor. L’administrateur général et scénographe de la Comédie-Française s’est refusé, cette année encore, à changer le décor, considérant sa reprogrammation dans le cadre de la « Saison Molière 2022 » comme une évidence. À plus forte raison en contexte de pandémie mondiale où son actualité n’échappe à personne, dans la mesure où « la peur et la vénération mélangées dont nous sommes capables vis-à-vis des médecins et de la parole scientifique sont admirablement croquées par Molière. Jamais la précision du trait ne pourrait être plus saillante qu’elle ne l’est aujourd’hui. », indique le programme de salle du spectacle.

Un spectacle crépusculaire

Ce qui est devenu une mise en scène patrimoniale a créé l’événement lors de sa première présentation au public en janvier 2001. Elle prenait à bras-le-corps l’ensemble des intermèdes chantés et dansés conçus par Marc-Antoine Charpentier et Pierre Beauchamp, qui font partie intégrante de la pièce, bien qu’elle ait souvent été jouée sans eux. Surtout, elle donnait à cette comédie bouffonne l’intensité crépusculaire d’un drame sombre. Affirmant que « pour faire jaillir le comique, il faut jouer le tragique », Claude Stratz, assisté par le scénographe et costumier Ezio Toffolutti, insiste sur le caractère obsessionnel de la mort. Son décor est centré sur le fauteuil-lit du malade, évoquant une ambiance aseptisée d’hôpital que ponctuent des danses macabres de personnages masqués de la commedia dell’arte.

Le rire, dès lors, apparaît comme l’ultime moyen de duper la fin. Cette comédie met en scène un personnage singeant le mort pour mettre à l’épreuve la sincérité des personnages, en particulier l’attachement de sa femme et de sa fille, avant d’être lui-même intronisé médecin dans un épilogue parodique. Or, comme le rappelle la servante Toinette lorsque se met en place la supercherie, « n’y a-t-il pas quelque danger à contrefaire le mort ? » (acte III, scène 11). Cette déclaration a été perçue après coup comme prophétique, puisque Molière, comédien-interprète du faux malade Argan, est mort à l’issue de la quatrième représentation de la pièce, le 17 février 1673.

Force est de constater que cette mise en scène noire et inquiétante d’une « comédie crépusculaire, teintée d’amertume et de mélancolie », tirant la pièce vers la tragédie, fonctionne avec une efficacité redoutable. Elle accrédite la vision de la comédie macabre écrite par un auteur qui « se sait gravement malade » et dont Argan serait le personnage porte-parole. Selon Claude Stratz, cité dans le programme de salle, on « ne peut s’empêcher de voir derrière le personnage d’Argan l’auteur mourant, qui joue avec la souffrance et la mort ».

Une œuvre ambiguë

Preuve est faite qu’une interprétation contestable peut inspirer une mise en scène éclairante : c’est sur la base d’une lecture de la pièce comme œuvre testamentaire d’un auteur qui se serait su gravement malade que le metteur en scène a échafaudé une sorte d’oraison funèbre du génie frappé en pleine gloire. Les récents éclairages biographiques apportés notamment par Gorges Forestier dans Molière (Gallimard, 2018) ont pourtant permis de remettre en cause cette supposée longue maladie dont aurait souffert Molière dans les dernières années de sa vie et qui serait supposée expliquer une humeur sombre et un tempérament mélancolique. Ces années furent pourtant les plus productives et triomphantes. Cette idée fausse est née dès la première Vie de Molière (1705), écrite par Grimarest, d’après les témoignages du comédien Michel Baron (qui lui succède dans le rôle d’Argan). De quoi alimenter le mythe persistant du génie sublimant par son œuvre les pulsions de mort jusqu’à périr sur scène…

Légende aussi splendide et suggestive que fallacieuse au regard de l’histoire. Elle contribue à appauvrir l’approche d’une œuvre fondée sur la satire mordante d’une obsession dévorante et sur le modèle de la plupart des comédies de caractère de Molière, qu’il s’agisse de l’avarice, de la misanthropie ou de la jalousie. Cette fois, le trait comique s’en prend à la mélancolie, autrement dit, en termes modernes, un mélange d’hypocondrie et de dépression. Il faut prendre la mesure de l’audace d’un écrivain de théâtre qui se sait en proie à la cabale des médecins. Molière a consacré pas moins de cinq pièces à la satire des faux docteurs et pousse la provocation jusqu’à placer dans la bouche d’Argan, récemment intronisé médecin, ces mots qui le visent indirectement : « Quand il sera malade, je le laisserais mourir sans secours. Il aurait beau faire et beau dire, je ne lui ordonnerais pas la moindre petite saignée, le moindre petit lavement ; et je lui dirais : crève, crève, cela t’apprendra une autre fois à te jouer à la Faculté ». Ce à quoi Béralde répond froidement : « Il sera encore plus sage que vos médecins, car il ne leur demandera point de secours » (acte III, scène 3).

Plus qu’une sorte de memento mori ou l’épilogue dramatique d’une vie de théâtre, ne faudrait-il pas prendre le titre même de la pièce au pied de la lettre et voir dans cette opposition du vrai et du faux la suprême ironie, l’ultime bravade, la satire absolue d’un esprit libre qui renchérit sur la controverse dont il refuse d’être la victime ? Comme souvent chez Molière, la mise en spectacle ouvre plus d’interrogations qu’elle n’en résout, révélant encore et toujours le caractère profondément équivoque des personnages, l’art consommé dans l’ambivalence de l’intrigue, et finalement la clairvoyance dans l’analyse des travers humains qu’il moque avec une indéfectible bienveillance.

M. P.

Le Malade imaginaire, de Molière. Mise en scène : Claude Stratz. Avec la troupe de la Comédie-Francaise : Alain Lenglet (Béralde), Coraly Zahonero (Béline), Guillaume Gallienne (Argan), Julie Sicard (Toinette), Christian Hecq (M. Diafoirus et M. Purgon), Yoann Gasiorowski (Cléante), Elissa Alloula (Angélique), Clément Bresson (Thomas Diafoirus, M. Bonnefoy et M. Fleurant), Mathilde Clément, Elisa Cronopol et Alice Javary Louison (en alternance). Jusqu’au 3 avril à La Comédie-Française (salle Richelieu) ; du 13 au 17 avril au château de Versailles.

Image par défaut
Martial Poirson