Les Frères Karamazov : les autorités renversées

Numéros époustouflants entre les personnages pleins de relief dans cette mise en scène du roman de Dostoïevski, par Sylvain Creuzevault. Une belle occasion de faire découvrir le théâtre contemporain et de travailler sur la question de l’adaptation. En tournée en France.

Par Pascal Caglar, professeur de lettres

Numéros époustouflants entre les personnages pleins de relief dans cette mise en scène du roman de Dostoïevski, par Sylvain Creuzevault. Une belle occasion de faire découvrir le théâtre contemporain et de travailler sur la question de l’adaptation. En tournée en France.

Par Pascal Caglar, professeur de lettres

Deux adaptations de romans de Fiodor Dostoïevski font l’actualité des scènes parisiennes : après Les Démons à la Comédie-Française, Les Frères Karamazov a été présentée au Théâtre de l’Odéon et part en tournée dans toute la France. La comparaison est tout à l’avantage de la seconde, brillante, intelligente, percutante. Un excellent spectacle à recommander à tous les enseignants désireux de faire découvrir le théâtre contemporain, la problématique de l’adaptation et quelques grandes thématiques propres à Dostoïevski, comme la religion, la famille, la responsabilité, le bien et le mal.

Contrairement à la scénographie prétentieuse des Démons, envahie par des écrans géants au détriment du jeu sur le plateau, la scène des frères Karamazov est un véritable cadeau offert aux acteurs. Ils font des numéros époustouflants dans leurs rôles respectifs, qu’il s’agisse de Nicolas Bouchaud, aussi extraordinaire en Fiodor Karamazov (le père dénaturé) qu’en avocat malicieux (Fétioukovich), ou Vladislav Galard, énergique et pathétique Dimitri (le fils aîné débauché et accusé du meurtre de son père), sans parler de Servane Ducorps, insaisissable Grouchenka, mais aussi incroyable sœur prononçant l’éloge funèbre du starets Zossima. Et tous les autres, Arthur Igual, Sylvain Creuzevault, Blanche Ripoche, donnant tous un relief unique à leur personnage particulier.

Le théâtre doit être, selon l’étymologie, le lieu d’où l’on regarde. Sur la scène de l’Odéon, sous la lumière crue des néons omniprésents et la blancheur intense du décor maculé de graffitis, on voit toutes les autorités renversées : Fiodor, ce père qui ne mérite pas le nom de père, Dieu qui ne mérite pas, lui non plus, son nom de père, mais aussi l’amour qui ne mérite pas de sacrifice. Metteur en scène et acteur, Sylvain Creuzevault aime à dire sa dette envers Jean Genet, qui voyait dans le roman de Dostoïevski la dénonciation de toutes les impostures de notre monde. Il ne manque pas dans sa composition scénique de souligner la dérision de toute situation, accentuée par un jeu d’anachronismes suggestifs, notamment lors du procès accompagné d’interviews et d’images vidéo.

Voici encore vingt ans, il était de bon ton de dire que le roman était un genre protéiforme, « l’autre de tous les genres », selon la formule de Pascal Quignard. Depuis quelques années, c’est au théâtre que revient cette capacité à absorber toutes les formes d’écriture. Il n’est pas un seul type de récit, un seul genre littéraire ou non littéraire qui ne puisse trouver une traduction sur scène, tant le langage théâtral est devenu polyphonique.

Ces Frères Karamazov, sur la scène de l’Odéon, sont une belle entrée dans l’univers de Dostoïevski, une chance et une occasion rare de saisir la force et l’intelligence d’un grand romancier. Les programmes scolaires sont encore peu ouverts à la littérature étrangère qui, pourtant, a de plus en plus sa place dans la culture d’aujourd’hui.

Le théâtre peut être un instrument exceptionnel de médiation vers ces grandes œuvres étrangères, une introduction et une sensibilisation. Plus que jamais, le théâtre est un lieu d’ouverture qu’il faut faire connaître à tous les élèves pour ne pas le laisser entre les yeux et les oreilles des seuls initiés.

P. C.

Les Frères Karamazov, en tournée en province : Strasbourg, Brive, Montpellier, La Rochelle, Annecy.

Texte publié aux éditions Actes Sud, traduction André Markowicz

Exploitation pédagogique :

Dans la pièce, les graffitis noircissent peu à peu les murs du décor pour dire la remise en question de toute chose. Par exemple on peut lire : « Compassion : piège à cons » ou encore « Si Dieu n’existe pas tout est permis ». Quelle formule imaginer pour contester telle ou telle forme d’autorité d’aujourd’hui ?

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Pascal Caglar