Les Passagers de la nuit, de Mikhaël Hers

Fresque sociale et familiale sur fond d’élections présidentielles en 1981, le nouveau film du scénariste et réalisateur français dresse un portrait de groupe, convoque des rêves évanouis et annonce la rigueur à venir.

Par Philippe Leclercq, professeur de lettres et critique

Fresque sociale et familiale sur fond d’élections présidentielles en 1981, le nouveau film du scénariste et réalisateur français dresse un portrait de groupe, convoque des rêves évanouis et annonce la rigueur à venir.

Par Philippe Leclercq, professeur de lettres et critique

Memory Lane était ce qu’il est convenu d’appeler une œuvre de jeunesse, et sur la jeunesse. Sorti en 2010, le premier long-métrage de Mikhaël Hers abordait le passage à l’âge adulte, les premiers doutes, les renoncements et les craintes de l’avenir. Le style touchait par sa délicatesse et son ton un brin mélancolique. Comme chez Éric Rohmer, son cinéaste préféré, on y arpente beaucoup les rues et les parcs de la ville, ici dans la banlieue sud-ouest de Paris en plein mois d’août.

Chroniqueur du quotidien, qui n’a pas aujourd’hui son équivalent dans le paysage cinématographique français, le scénariste et réalisateur Mikhaël Hers trouve son inspiration dans l’air du temps, les souvenirs ou impressions d’enfance, l’actualité, le monde qui l’entoure. Avec Ce sentiment de l’été (2015) et Amanda (2018), il radicalisait son propos. Dans chacun de ces deux films, la mort brutale d’un être cher précipitait ses proches dans un état de sidération avant l’âpre cheminement du deuil, l’apprentissage de la vie d’après. L’amour des défunts et leurs tendres souvenirs imprégnaient le quotidien des vivants, infusaient leur milieu de vie, les lieux, les espaces urbains filmés tels des endroits irréels, hors du temps, couleurs des images désaturées, bruits assourdis, cotonneux, comme de lointains échos du deuil, du cruel sentiment d’éloignement, d’abandon.

Voyage de l’existence

Son nouveau film, Les Passagers de la nuit, s’ouvre sur la folle nuit du 10 mai 1981, soir de l’élection de François Mitterrand. Dès les premières images, c’est un autre sentiment de perte ou de disparition qui frappe l’esprit du spectateur-électeur tout juste sorti de sa propre séquence électorale et qui peine à reconnaître dans la réalité actuelle des bribes des rêves d’alors. C’est donc dans une capitale livrée à la liesse des électeurs du nouveau président que débarque Talulah (Noée Abita), jeune provinciale paumée. De Paris, celle-ci ne connaît que l’émission nocturne de Vanda (Emmanuelle Béart, en qui l’on reconnaît Macha Béranger), diffusée depuis la Maison de la Radio où elle se rend aussitôt pour témoigner en direct de sa courte mais chaotique expérience de vie. Là, elle croise Elisabeth (Charlotte Gainsbourg, exceptionnelle) qui, émue par sa fragilité, lui propose de l’héberger quelques jours dans une chambre de bonne qui lui appartient. Tandis que l’une tente de retrouver le goût de l’existence, l’autre s’efforce d’organiser sa nouvelle vie de mère, seule avec ses deux adolescents, Matthias (Quito Rayon Richter) et Judith (Megan Northam), depuis le départ de son mari. Le film les suit jusqu’au scrutin présidentiel suivant, en 1988, sur une période pendant laquelle tous apprennent à se connaître et tentent d’accomplir sans embûches le grand voyage de l’existence.

Portrait vivant pour époque défunte

Si les deux élections mitterrandiennes bornent Les Passagers de la nuit, la politique est peu présente de l’ordinaire des personnages : elle occupe l’esprit du film mais n’en forme pas le cœur. La plongée dans le Paris des années 1980 est plutôt l’occasion pour Mikaël Hers de revisiter une époque amenée à abandonner progressivement le cap de ses idées et l’ivresse de ses espérances. La famille occupe le centre de la narration, mais aucun point précis n’en polarise le sens. Elisabeth travaille le soir à la radio et le jour dans une bibliothèque pour joindre les deux bouts. Ses enfants grandissent : l’un quitte l’école et fait l’apprentissage d’un douloureux amour auprès de Talulah (alter ego de l’actrice Pascale Ogier que l’on aperçoit citée dans un extrait des Nuits de la pleine lune d’Éric Rohmer, 1984), l’autre s’implique dans le militantisme politique… Tout se passe comme si les promesses liminaires du film – celles politiques et sociales de toute une génération – s’évaporaient dans le pourtour vague des images, le bonheur ne semblant résider que dans le repli sur soi, la famille, le groupe. Les grandes baies de l’appartement d’Élisabeth, situé dans une tour du quartier parisien de Beaugrenelle (XVe arrondissement), font face à une étendue urbaine qu’on dirait irréelle, froide, lointaine – une sorte d’horizon figé.

Le lyrisme du film provient du grain mousseux des images (quelques-unes, en extérieur, tournées en pellicule), des sonorités criardes et des couleurs dissonantes de l’époque. De belles images d’archives sur la ville sont insérées dans le récit. Anonymes ou extraites de documentaires tournés en Super 8 ou 16 mm, elles sont comme les feuilles d’un automne encore splendide, annonçant la rigueur (pas seulement hivernale) à venir. La mise en scène repose sur le naturalisme des corps en mouvement et la circulation des regards comme principe directeur de l’action, du découpage et des déplacements de caméra. Et c’est précisément au cœur de ce beau portrait de groupe, croqué dans son époque défunte, que se situe la vraie vie de la fiction.

P. L.

Les Passagers de la nuit, de Mikhaël Hers, film français (1h51), avec Charlotte Gainsbourg, Quito Rayon Richter, Noée Abita, Megane Northman, Thibault Vinçon. En salles.


L’École des lettres est une revue indépendante éditée par l’école des loisirs. Certains articles sont en accès libre, d’autres comme les séquences pédagogiques sont accessibles aux abonnés.

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Philippe Leclercq