"L’homme qui répare les femmes. La colère d’Hippocrate", de Thierry Michel et Colette Braeckman. Denis Mukwege Prix Nobel de la paix 2018

"L’homme qui répare les femmes. La colère d’Hippocrate", de Thierry Michel et Colette BraeckmanComme l’a rappelé Julie Gayet, ambassadrice du film et marraine du Fonds pour la santé des femmes, le 11 mars, lors de sa projection au cinéma de Massy, l’œuvre documentaire de Thierry Michel et de sa co-scénariste Colette Braeckman est dédiée aux femmes mutilées, aux femmes offensées, aux femmes martyrisées du Sud Kivu à l’est de la république du Congo. Il témoigne des basses œuvres des milices, des guérillas transfontalières, des groupuscules ethniques pilleurs d’âme et de corps dont l’objet innommable n’a d’autre constante macabre que de transformer l’origine du monde en trou noir de la barbarie.

Cette œuvre cinématographique de deux africanistes convaincus et informés redonne leur pleine et entière dignité à toutes ces victimes du viol « comme arme de guerre » pour reprendre les mots même du héros, le docteur courage congolais, Denis Mukwege, dans son discours du 26 novembre 2014 à l’occasion de la remise du prix Sakharov.

"L’homme qui répare les femmes. La colère d’Hippocrate", de Thierry Michel et Colette Braeckman
« L’homme qui répare les femmes. La colère d’Hippocrate », de Thierry Michel et Colette Braeckman

Le cinéma lanceur d’alerte

Depuis la tragédie rwandaise, incarnation paroxystique d’un nouveau mal absolu à l’orée du troisième millénaire, les caméras de la médiatisation en boucle ont déplacé leur focale géographique vers de nouveaux centres de gravitation dramaturgique, de la Lybie à la Syrie, en passant par le Mali ou le Sud Soudan.
La montée de l’islamisme radical, les actes terroristes, la massification des réfugiés, autant d’axes prioritaires de l’information au détriment – forcément – de certains autres relevant d’une forme de barbarie de coutume concernant pourtant tant et tant de femmes, de jeunes filles et de fillettes notamment congolaises. À ce titre, le simple quidam liseur de journaux devait avoir un regard naturellement porté sur la région des Grands-Lacs pour avoir une connaissance suffisamment précise du drame des femmes issues de l’ancienne colonie belge.
Le film du cinéaste et photographe Thierry Michel, auteur entre autres de Radioscopie d’un hôpital africain et de la journaliste Colette Braeckman, spécialiste de l’Afrique centrale depuis les années 1980, opère ainsi sur le spectateur comme un coup de sagaie, provoquant la stupéfaction coupable de méconnaître une situation d’horreur se perpétuant depuis près de vingt ans dans un des plus beaux paysages naturels du monde.

"L’homme qui répare les femmes. La colère d’Hippocrate", de Thierry Michel et Colette Braeckman
« L’homme qui répare les femmes. La colère d’Hippocrate », de Thierry Michel et Colette Braeckman

Et Dieu créa la femme

Ethnologues et anthropologues s’accordent à reconnaître que c’est ici au cœur de l’Afrique que l’humanité s’est mise debout, pour pasticher Aimé Césaire. Ici que l’ancêtre des ancêtres, Lucy, a laissé sur le sol les premières traces des femmes qui marchent debout. Ici, donc, a contrario, que des miliciens mâles s’emploient à éradiquer la dignité des femmes reproductrices d’avenir et facteurs de changements socio-culturels par d’abominables transgressions sexuelles.
Le film documentaire a ainsi pour fonction d’informer sur cette tragédie sans fin contre laquelle un homme, oserions-nous dire un élu, a choisi de s’inscrire en faux. À cette fin, L’homme qui répare les femmes. La colère d’Hippocrate, ne se prive pas de nommer l’innommable, y compris en intégrant des scènes douloureuses comme celle où le chirurgien opère une petite fille non seulement salie mais détruite organiquement.
En ce sens, la structure du projet cinématographique ne correspond pas à une dichotomie classique : le héros réparateur au premier plan et les femmes victimes au second plan. Inversement, les femmes meurtries mais aussi les femmes résistantes sont mises en valeur à l’égal de leur sauveur avec leurs boubous colorées, leur visage rieur et leur voix chantante. « Tu dois réapprendre à te trémousser en sortant d’ici ! » s’exclame le docteur en s’adressant à une fille percluse par la charge de la honte et de l’infamie.
La force narrative du film tient d’ailleurs à cette tension entre la femme avenir de l’homme dont parle la chanson de Ferrat et la femme brutalisée, cassée, stigmatisée par les représentants d’une idéologie de la terreur au service du coup d’état permanent. Avec un film d’une telle force représentative et symbolique, le réalisateur et sa co-scénariste ont validé la nécessité de heurter la sensibilité du spectateur voire de provoquer son malaise.
Et de fait, il n’y a pas dans leur propos de logique compensatoire : le beau chargé de compenser l’immonde en quelque sorte. Ce dont il s’agit reste plus subtil et plus profond. Contrairement aux intentions des agents du viol de destruction massive, en effet, le pire du pire même réitéré à l’envi ne parvient jamais totalement à annihiler la féminité matricielle.

"L’homme qui répare les femmes. La colère d’Hippocrate", de Thierry Michel et Colette Braeckman
« L’homme qui répare les femmes. La colère d’Hippocrate », de Thierry Michel et Colette Braeckman

Une mission d’humanité

L’homme qui répare les femmes évite le lyrisme gratuit. Il s’abstient aussi de sonner la charge de l’épopée. Pourtant, le docteur Denis Mukwege a tout lieu d’être considéré comme un héros tant il exerce sa fonction salutaire au péril de sa vie. Son charisme, sa foi en l’homme, sa conscience d’autrui l’apparente, toute proportion gardée, à un Mandela ou à un Gandhi. Le film rend compte d’une mission tous azimuts à partir du moment où le chirurgien réalise que le combat à mener pour ne pas être désespéré doit s’attaquer à la racine du Mal, soit pénaliser lourdement les violeurs trop longtemps voués à l’impunité.
Primé à l’étranger, portant son bâton de pèlerin jusqu’à l’ONU, le docteur double par là même ses tâches, tout à la fois menacé de mort dans son propre pays où on lui reproche d’agiter les sujets qui fâchent et admiré dans l’antre des institutions internationales aux grands hommes reconnaissant.
Impossible par conséquent pour le spectateur de sortir de la salle moins qu’intranquille. Au cœur de la terre originelle de l’humanité, se déroule tout à la fois le pillage des richesses d’un pays (métaux précieux) au profit des multinationales et le saccage de celles qui ont le pouvoir de transmettre autre chose que le fléau du viol, soit le germe de la vie retrouvée.

Antony Soron, ÉSPÉ, Paris

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• Extrait du film sur Public Sénat.

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Antony Soron

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