Littérature et anarchisme

Même s’il ne date pas d’aujourd’hui, le rapprochement entre la pensée anarchiste et la littérature reste fécond pour démontrer ce paradoxe selon lequel « le désengagement est en quelque manière la formule la plus authentique de l’engagement littéraire » (Benoît Denis).

L’analogie entre  l’anarchisme politique et l’art moderne – depuis Mallarmé – témoigne d’une rencontre de deux refus.

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Une conception négative du langage

Les convergences entre l’intransitivité de certaines œuvres de fiction et le refus de la représentation sont irrécusables.

Pensons aux positions de La Revue blanche, dirigée par Félix Fénéon, à l’« aura » de Louise Michel à l’époque des symbolistes, à l’ultra-individualisme de Max Stirner (1805-1856), à la proximité tumultueuse du surréalisme avec l’anarchisme de droite associé par Zeev Sternhell à la naissance du fascisme, à la descendance littéraire de l’anarchisme, patente chez Georges Darien ou Louis-Ferdinand Céline – qui se déclare en 1933 « anarchiste jusqu’aux poils » –, au théâtre anarchiste d’agit-prop avant la lettre dans la France d’avant 1914, ou à d’autres textes, comme ceux de Brecht, de Jarry, d’Artaud, ou encore au théâtre libertaire qui se développe au Japon à la fin des années 1910.

Autant d’œuvres qui renvoient à une même conception négative du langage.

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La parole et l’action

Cet épineux problème de la tension entre la parole et l’action est, sans conteste, pour  SebastianVeg, la raison d’être essentielle d’une démarche esthétique qui se définit avant tout comme autoréférentielle.

Ce dossier est constitué de sept contributions. Pour ne plus être nécessairement un poseur de bombe (et encore !), l’anarchiste, aujourd’hui, s’incarne dans une figure qui est à l’origine d’une violence aveugle – généralement religieuse. Au masque du nihiliste d’antan, celui des années 1890, s’est substitué – dans ce rapport actuel de la fiction et de la violence – l’image, ineffable, indescriptible, d’une Autorité transcendante (Uri Eisenzweig).

Plusieurs analyses monographiques viennent étayer cette vision d’ensemble.

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Panorama

Cécile Barraud propose une lecture de la pièce Le Fumier, de Saint-Pol-Roux, publiée dans La Revue blanche en 1894. Le contexte des attentats anarchistes perpétrés depuis 1892 favorise l’émergence de voix littéraires qui jettent un anathème poétique sur l’organisation sociale : « Point d’égalité […] point de fraternité […] point de liberté […] l’heure a sonné où ce ferment [le nihilisme] doit vivre et, pour vivre, détruire ! […]. Nous sommes le ferment ! Non pas le ferment de vie […] Mais bien le ferment de mort », s’écriera le personnage du roman d’Édouard Estaunié, Le Ferment (1899), Julien Dartot, au paroxysme de son exaltation libertaire.

Bien plus connu qu’Estaunié, Kafka a fréquenté des cercles anarchistes à Prague dans les années 1910-1912. Il n’était pas un écrivain anarchiste, mais Michael Lowy subodore une connivence entre sa sensibilité littéraire et ce qu’il  propose d’appeler  le « paysage interne » de l’œuvre de Kafka.

On reste en Tchécoslovaquie avec Les Aventures du brave soldat Chweïk, de Jaroslav Hasek, œuvre cardinale de l’anarchisme littéraire d’Europe centrale. Xavier Galmiche, tout en rappelant la dépendance « étroitement ancillaire de la réflexion esthétique au discours politicien », élargit le concept d’anarchisme littéraire à des oeuvres expressionnistes (Kafka, Klima, Vàchal, Deml) dont il fait remonter la soif d’absolu spirituel « au moins  à l’apophase romantique ».

Que les futuristes russes depuis 1913 jusqu’au lendemain de la Révolution d’octobre de 1917 soient partie prenante de l’anarchisme ne surprend pas Luba Jurgenson qui pressent dans la « langue transcendentale » de Vladimir Khlebnikov une « langue universelle pré-babelienne basée sur une complète révision  du sens ».

En Chine aussi, cette référence à une tradition archaïque pré-étatique, inspire la posture nihiliste du mouvement du 4 mai 1919 : Sebastian  Veg  repère la radicalité de l’interrogation anarchiste dans la « bombe » que représente la nouvelle Le Journal d’un fou, de Lu Xun (1918).

L’anarchisme littéraire, Jean-Pierre Morel le retrouve partiellement dans l’œuvre vive et quasiment contemporaine du dramaturge est-allemand, Heiner Müller (1929-1995), principal écrivain de théâtre en RDA, depuis la mort de Brecht.  Pour autant, si, comme l’écrit Müller, « tuer, avec humilité, est le noyau théologique incandescent du terrorisme », ces textes ont finalement plus à voir avec la dimension totalitaire de la politique communiste qu’avec l’idéologie anarchiste.

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Conclusions

Ce numéro se conclut sur deux analyses : l’une de Valérie Stiénon relative au questionnement constant, par Roland Barthes, des rapports complexes et des frontières indécises entre l’essai et le récit personnel, l’autre, de Maxime Decout, sensible à la supériorité du dire, comme mélodie première, sur l’ordre même du monde dans l’œuvre d’Albert Cohen.

Enfin, l’ample compte rendu par Guillaume  Asselin d’un ouvrage collectif, Valère Novarina, le langage en scène (Minard, 2009), dirigé par Olivier  Dubouclez et Frédérik Detue, et le débat mené par celui-ci, offrent  une matière à une fructueuse interrogation sur le théâtre de Novarina et sa participation à une certaine tradition post-romantique du langage poétique qui s’accompagne d’un rapport critique à l’histoire.

La réserve qu’appelle parfois le propos de cette étude sur l’anarchisme et la création littéraire est à la mesure de son ambition : son éclatement géographique et méthodologique. Mais, on comprend, en même temps, qu’un tel ensemble suppose une écoute de la diversité, surtout s’agissant d’un courant qui, par définition,  dissout les frontières, déstabilise les certitudes – d’où qu’elles viennent.

Surtout littéraire, au départ, l’anarchisme en littérature s’inscrit bien dans le droit fil des tentatives libertaires de la fin du XIXe siècle , pour « aller droit à l’attentat futur », comme le disait Mallarmé…

Georges Cesbron

 
• “Études littéraires”.« Littérature et anarchisme », automne 2010. Dossier préparé sous la direction de Sebastian Veg, 191 p., Université Laval.

Georges Cesbron
Georges Cesbron

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