Los Lobos, de Samuel Kishi Leopo :
loups animés au secours d’enfants exilés

Le mexicain Samuel Kishi Leopo confine deux enfants en transit à Albuquerque, tandis que leur mère part gagner de quoi passer aux États-Unis. Livrés à eux-mêmes, ils sondent la profondeur des notions de frontière et d’interdit, et font appel à toutes les ressources de l’imaginaire.

Par Philippe Leclercq, professeur de lettres et critique

Le Mexicain Samuel Kishi Leopo confine deux enfants en transit à Albuquerque, tandis que leur mère part gagner de quoi vivre aux États-Unis. Livrés à eux-mêmes, ils sondent la profondeur des notions de frontière et d’interdit, et font appel à toutes les ressources de leurs imaginaires.

Par Philippe Leclercq, professeur de lettres et critique

Partir, quitter son pays, abandonner les siens, sa famille, ses copains, est toujours un arrachement. A fortiori pour des enfants. En ouverture de Los Lobos, le deuxième long métrage du cinéaste mexicain Samuel Kishi Leopo, le sentiment d’abandon est immense, le vide intérieur aussi profond que les paysages désertiques qui défilent à l’écran.

Ces vastes espaces désolés sont ceux de son pays natal, remontés depuis Mexico par Lucia et ses deux garçons, Max, 8 ans, et Léo, 5 ans, vers le poste-frontière de Ciudad Juárez, l’une des principales portes d’entrée vers les États-Unis. Direction Albuquerque, la plus grande agglomération du Nouveau-Mexique, où près d’un habitant sur deux est, comme on dit familièrement, un « chicano ». Munie de sa carte de travail, Lucia espère pouvoir y entamer une nouvelle vie…

Envers du rêve américain

En suivant la trajectoire de cette petite famille monoparentale d’exilés, le réalisateur mexicain dresse le portrait de la communauté « chicana » de la ville, dont témoignent quelques images documentaires qui viennent à l’écran renforcer la fiction. Ce sont des plans fixes surtout sur des êtres croisés par Lucia dans sa quête de logement pour éviter le taudis que les Chang, un couple de marchands de sommeil, prétendent lui louer.

Cette petite errance infructueuse dans les marges de la ville est l’occasion pour le cinéaste d’établir un premier état des lieux des conditions d’existence des nouveaux candidats à l’exil : pauvreté, quartiers insalubres, logements exigus, âpreté des rapports… La séquence projette d’emblée les personnages dans l’envers du rêve américain, miroir aux alouettes que Lucia s’efforce cependant de faire sourire en se composant un bon visage dans la glace de sa salle de bains.

Pour repousser le découragement et consolider les bords précaires de leur nouvelle existence, elle édicte quelques règles de bonne conduite à usage de ses deux enfants. Samuel Kishi Leopo fait dès lors de cette loi morale l’enjeu de sa mise en scène qui consiste à interroger les notions de frontière et d’interdit intérieures (aux personnages) et extérieures (à la chambre). Au-delà se dessine un autre pays, un domaine ouvert à l’aventure, à la découverte de soi et de la vie.

Le refuge dans l’imaginaire

Le récit de Los Lobos se situe au niveau du regard des enfants, et de Max, l’aîné, en particulier. Sa géographie est longtemps circonscrite au périmètre de la chambre, tenant l’extérieur dans un hors-champ intimidant dans lequel sa mère travaille, où rôde une bande de jeunes ados inquiétants menés par un certain Kevin, et d’où proviennent des bruits étranges…

Aussi, pour tromper l’ennui de ses enfants et en faire la promesse d’une récompense (une sortie dans un grand parc d’attractions), Lucia invente de petits exercices linguistiques destinés à stimuler leur mémoire et à les sensibiliser à l’anglais comme vecteur d’intégration. La barrière de la langue est cette autre frontière qui rabaisse et exclut, divise au sein même de la communauté mexicaine entre ceux qui savent parler anglais (la tante) et les autres (Lucia). Le magnétophone, que Lucia utilise entre autres pour enregistrer son règlement, cristallise ses efforts pour maintenir l’unité de la famille, tenter de s’enraciner et garder un lien avec le passé à travers, par exemple, un morceau de guitare ou la voix du grand-père.

À côté de leurs pauvres jeux, Max et Léo trouvent dans l’imaginaire un moyen de s’extraire des murs du réel qu’ils recouvrent de dessins. Ces murs à la fois les protègent et les enferment dans un désœuvrement quasi complet. En contrepoint de la narration, des séquences oniriques entrecoupent le fil de leur morne existence sous la forme animée de deux personnages dotés de superpouvoirs : deux « loups » (lobos) qu’ils s’inventent, inspirés par le surnom dont les affuble leur mère pour les inciter au courage. Les aventures de leurs doubles imaginaires leur offrent de combattre les peurs que leur inspire l’étrange pays.

Une trahison

Longtemps, les deux frères demeurent spectateurs de l’extérieur dont ils observent les mouvements et trafics depuis la fenêtre. La curiosité, le goût de l’ailleurs, l’attrait de la transgression, le désir de s’unir au groupe de préadolescents turbulents finissent par vaincre les craintes de Max et le poussent à franchir la porte pour rejoindre la bande de Kevin dont il se croit vite adoubé après un petit rite de passage. En se risquant à l’extérieur, et s’ouvrant ainsi à l’autre, Max fait l’épreuve de la duplicité et de la fausse amitié. Le piège se referme sur lui au cours d’une scène cruelle qui sonne la fin de l’innocence.

La brutale irruption de Kevin et de sa bande dans la chambre fait à la fois voler en éclats les limites protectrices du lieu, la loi de la mère et la confiance accordée à Max. Le vol de la boîte aux économies ruine le fragile équilibre instauré par la mère. Le rapide conflit des familles qui s’ensuit rompt l’hypothèse de l’appartenance au groupe, et renvoie Lucia et les siens à davantage de précarité. Le larcin précipite enfin le récit dans la veine du réalisme social, forçant les enfants à suivre leur mère sur les différents lieux de travail où elle se rend du matin au soir pour subvenir à leurs besoins. La présence des deux jeunes garçons, proscrite sur un site professionnel, fait alors peser la menace du renvoi de Lucia.

En dépit de la tension grandissante, le schéma narratif de Los Lobos répond à celui du conte, réservant un prompt retournement de situation propice à un dénouement heureux.

P. L.

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Philippe Leclercq