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Raconter le réel
Du documentaire à la fiction

Fabien Vehlmann, Loo Hui Phang,
Louis Delas © CR

Présentation de la rencontre

par Louis Delas, directeur général de l’école des loisirs et de Rue de Sèvres.

Après le succès rencontré par la première journée professionnelle que nous avons organisée en mai 2013 avec des scénaristes venus de divers horizons, nous avons décidé de poursuivre ces échanges en explorant les formes du documentaire, que ce soit dans le domaine du roman, de la bande dessinée ou du cinéma.

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De gauche à droite – Boris Razon, Emmanuel Hamon, Aurélien Ducoudray, Andres Jarach, Fabien Vehlmann, Loo Hui Phang, Charlotte Sanson, Nathalie Sergeef, Virginie Ollagnier © CR

Les scénaristes par eux-mêmes, autoportraits –

Aurélien Ducoudray, Emmanuel Hamon, Andrès Jarach, Virginie Ollagnier, Loo Hui Phang, Boris Razon, Charlotte Sanson, Nathalie Sergeef, Fabien Vehlmann.

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Emmanuel Hamon
© CR

Incarnation et place des personnages dans le film documentaire et de fiction

par Emmanuel Hamon («Maurice Papon» et «Democracy@large»)

Les personnages sont, pour moi, la pierre angulaire de tous les films: qu’il s’agisse de Spider-Man ou d’un Bergman, ce qui fait la force de ces films, c’est la complexité et la densité de leurs personnages. Quand je me lance dans un projet de documentaire, il y a évidemment une histoire, un sujet, le plus souvent un sujet politique, social, un « grand » sujet qui dépasse les individus, mais que j’essaie toujours de ramener à une incarnation à travers des personnages. Pour moi, c’est la seule façon d’arriver vraiment à toucher les spectateurs.

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Virginie Ollagnier
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Traduire une problématique contemporaine dans des livres de fiction

par Virginie Ollagnier («Kia Ora» et «Toutes ces vies qu’on abandonne»)

Chacune de mes histoires part de ma vie, non de ce qu’il m’arrive, mais de ce que j’observe de la société dans laquelle je vis.

Toutes traitent de sujets assez contemporains mais situés dans le passé. En voici deux exemples à travers une expérience de bande dessinée, Kia Ora (avec Olivier Jouvray) et Efa, (trois volumes, Vents d’Ouest, 2007-2009) et une expérience de roman, Toutes ces vies qu’on abandonne (éditions Liana Levi, 2007).

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Charlotte Sanson
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De la BD autobiographique à la fiction télévisée

par Charlotte Sanson (« Pilules bleues »)

Pilules bleues, de Frederik Peeters, est une BD qui traite avec fraîcheur et légèreté d’un sujet pourtant grave et très actuel: le VIH post-trithérapie. La maladie y est vue sous un angle « désensationnalisé », la révolution de la trithérapie permettant aux personnes touchées par le virus d’envisager une vie sur le temps long grâce aux traitements.

Seulement, ces traitements sont en constante évolution, les patients n’ont que peu de visibilité sur ce que sera leur avenir. La productrice Catou Lairet, de la Parisienne d’Images, a eu un coup de foudre pour Pilules bleues. Elle en a acheté les droits et a proposé à Jean- Philippe Amar d’en réaliser l’adaptation. Et il a fait appel à moi en tant que coscénariste.

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Boris Razon
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Raconter le réel – du documentaire à la fiction

par Boris Razon (« Jeu d’influences » et « Palladium »)

Je suis journaliste, et mon métier consiste à raconter le réel – du moins, à essayer. Or, depuis quelque temps, la relation entre le réel, le documentaire et la fiction se modifie. Il y a, notamment, une inquiétude radicale du réel. Le réel est impossible à raconter. La formule «raconter le réel » contient, en tant que telle, une forme d’impossibilité, d’aporie.

Dès lors que je commence à le raconter, une part du réel m’échappe: sa part intime, parfois sa part d’irrationnel. Le réel tel que nous le relatons, nous, journalistes, est une mise en scène dont le journal télévisé est l’apogée.

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Nathalie Sergeef
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Romancer sans trahir la réalité

par Nathalie Sergeef (« Juárez »)

Depuis toujours, la violence, la prise de pouvoir d’un être sur un autre sont des phénomènes humains qui m’interpellent. Ce qui m’a amenée à m’intéresser à des sujets assez lourds, dont celui de mon premier album, Juárez, une vague de meurtres et de disparitions de femmes qui a frappé Ciudad Juárez, grande ville frontière entre le Mexique et les États-Unis, du début des années 1990 à 2004... et sans doute au-delà.

Mais ces assassinats ont ensuite été occultés par la guerre contre les narcotrafiquants qui a explosé au Mexique à partir de 2006. Pour moi, le déclic a été l’interview à la radio de Jean-Christophe Rampal et Marc Fernandez, deux journalistes français qui ont publié une enquête sur le sujet, La ville qui tue les femmes, enquête à Ciudad Juárez (Hachette, 2005).

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Andres Jarach
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Les limites de la fiction dans un film documentaire

par Andrès Jarach (« Fumer tue »)

Fumer tue, le premier film documentaire que j’ai réalisé, a défini, dans une certaine mesure, ce que seraient les autres. Je voulais réaliser des films depuis longtemps. J’ai donc travaillé comme assistant réalisateur sur des fictions. Et là, j’ai vu des cinéastes filmer des comédiens sans désir.

J’ai compris alors que je n’avais pas non plus ce désir des comédiens. Non que je ne les aime pas, mais je n’éprouve pas le désir de faire dire par un autre une chose que j’ai pensée. J’aime bien filmer quelqu’un qui me surprenne. De plus, je croyais que je n’avais pas d’imagination, que je ne savais pas écrire. Je me suis donc retrouvé dans une impasse, avec l’idée que je devais changer de métier.

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Loo Hui Phang
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Du matériau autobiographique à l’écriture de fiction

par Loo Hui Phang (« Cent mille journées de prières »)

Cent mille journées de prières est une bande dessinée qui parle du génocide cambodgien. Je ne suis pas cambodgienne – je suis née au Laos d’un père chinois et d’une mère vietnamienne. Je ne pensais pas avoir de lien avec le génocide cambodgien jusqu’à ce que j’apprenne, il y a cinq ans, qu’une partie de ma famille a péri pendant le génocide.

J’ai voulu raconter cette histoire dans un livre. Mais je ne savais ni comment, ni quand je voulais le faire. Je savais juste que je n’avais pas envie de m’y reprendre à plusieurs fois. Je voulais faire mouche du premier coup.

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Aurélien Ducoudray
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De l’image au texte, du texte à l’image

par Aurélien Ducoudray (« Clichés de Bosnie »)

Je ne viens pas de la bande dessinée, mais de la photo. J’ai aussi travaillé dans le journalisme écrit et dans une télévision locale où je réalisais des documentaires... très personnels. Puis, pendant trois ans, j’ai suivi des stages de scénarios.

J’y ai rencontré le scénariste de BD Luc Brunschwig. Nous avons sympathisé et j’ai eu la chance, pendant un an, de l’avoir en quelque sorte comme « professeur particulier ». J’ai développé une première histoire avec lui. Sans cesse, il me posait des questions et je réécrivais mon texte. Au bout d’un certain temps, il m’a dit – « D’accord. On le prend. » Je ne comprenais pas ce qu’il voulait en faire. Là, il m’a annoncé qu’il était éditeur chez Futuropolis. C’était il y a six ans, pour La Faute aux Chinois. Et, depuis, je fais de la BD.

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Fabien Vehlmann
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Parler au nom de l’autre

par Fabien Vehlmann (« Paco les mains rouges »)

Pour moi, le réel a longtemps été un élément de décor, une «enluminure» dans mes fictions, une manière de leur apporter un peu de crédibilité. J’ai changé d’optique avec Paco les mains rouges. C’était une demande d’Éric Sagot, le dessinateur, qui souhaitait parler du bagne et des années 1930 en Guyane.

La thématique de la prison, du bagne m’intéressait, mais je me posais la question de la légitimité – a-t-on le droit de parler d’une chose que l’on ne connaît pas? Être un auteur, c’est prétendre parler au nom des autres, c’est dire: « Je vais prétendre que je suis un enfant, un vieillard, un handicapé, etc., et je vais le raconter de la manière la plus crédible possible. » Si je ne le fais pas, je me contente de parler de ma vie de bobo à Paris, de mon déménagement et de mes impôts.

Pourtant, se retrancher derrière les prérogatives de la fiction pour régler la question de la légitimité ne suffit pas.

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Actualités

Les littéraires – plus créatifs que les autres ?

Une expérience d’atelier créatif en partenariat d’entreprise, par Anne-Marie Petitjean

Le serpent de mer de la créativité des littéraires pourrait faire hausser les épaules. C’est pourtant bien l’intuition de compétences spécifiques à valoriser chez les étudiants issus de cursus littéraires qui a généré l’expérience qui va être rapportée et dans laquelle se sont engagés, durant le second semestre de l’année universitaire 2013-2014, une quarantaine d’étudiants et leurs professeurs des universités de Cergy-Pontoise et de Paris-Est Marne-la-Vallée.

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« Les Âmes blessées », de Boris Cyrulnik

par Yves Stalloni

Après nous avoir offert, pendant plus de trois décennies, une série de livres portant sur sa pratique professionnelle mise à la portée des profanes, Boris Cyrulnik a consenti il y a deux ans à nous livrer, avec le superbe Sauve-toi, la vie t’appelle (Odile Jacob, 2012), l’extraordinaire récit de son enfance et de sa miraculeuse survie dans un contexte hostile qu’il a su transformer à son avantage.

Son dernier ouvrage, Les Âmes blessées (Odile Jacob, 2014, 336 pages), se situe au carrefour des deux inspirations – la réflexion psychiatrique et la confidence autobiographique. Se produit ainsi une forme de réconciliation intime à valeur de bilan, comme le laisse entendre l’épilogue, qui s’ouvre sur cette phrase – « En arrivant à l’âge du sens, je me retourne sur le chemin parcouru et je me fais un récit de ce qui est resté dans ma mémoire. »

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« Dans la peau du Soldat inconnu », de Jean-Pierre Guéno

par Yves Stalloni

Dans l’abondante bibliographie personnelle de Jean-Pierre Guéno figurent en bonne place plusieurs livres sur la Grande Guerre, dont le très célèbre Paroles de Poilus, aux tirages qui se chiffrent en millions d’exemplaires. L’écrivain-journaliste revient sur ce sujet douloureux, dont la célébration du centenaire ravive la mémoire, avec un ouvrage étonnant, éclairant, parfois bouleversant, écrit avec ferveur et élégance, et répondant à un titre qui mérite d’être pris au sérieux, Dans la peau du Soldat inconnu (Le Passeur Éditeur, 2014, 192 pages).

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Laurent Mauvignier
© LM

« Autour du monde », de Laurent Mauvignier

par Norbert Czarny

Le temps de quelques journées d’information en continu, les catastrophes naturelles donnent le sentiment que la planète est une, que la globalisation trouve là son meilleur sens. On est alors sidéré par les images passant en boucle, on se sent solidaire, on compatit. Une jeune fille sauvée par sa doudoune devenue bouée suffit à nous soulager. Cela passe vite, et le monde continue de tourner.

On le voit dans Autour du monde, le nouveau roman de Laurent Mauvignier (Éditions de Minuit, 2014, 384 p.). Nouveau à bien des égards. Qui a lu Loin d’eux, Apprendre à finir ou Des hommes, pour ne citer que trois de ses livres, connaît cette écriture qui fouaille, ressasse les thèmes, les phrases, les mots, comme autant de lames aiguisées. Ici, le style est fluide, les transitions sont aussi douces que des fondus enchaînés, et l’on passe d’un duo à un groupe de personnages, d’un lieu à l’autre, comme dans un rêve.

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Le rapport Jules Ferry 3.0, admirable de ferveur, de candeur... et d’erreur

par Pascal Caglar

Le rapport Jules Ferry 3.0 publié en octobre dernier par le Conseil national du numérique est admirable de ferveur, de candeur et d’erreur. De ferveur, d’abord – le groupe de travail fait preuve d’une foi dans le numérique qui rappelle l’enthousiasme vibrant (et quelque peu ridicule par son excès) de Gargantua dans sa lettre à son fils Pantagruel...

Chaque époque a ses idoles – la rhétorique, le latin, les humanités, les mathématiques, et aujourd'hui... le numérique.

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Souffrir d’illettrisme

par Xavier-Laurent Petit

Dans le cadre du Plan national de formation et des Journées de professionnalisation du ministère de l’Éducation nationale, un séminaire a été organisé à Paris, le 26 septembre dernier, sur le thème – Favoriser la maîtrise de la langue française et agir contre l’illettrisme à l’école et avec l’école. Animé par la Direction générale de l’enseignement scolaire, l’Inspection générale de l’Éducation nationale et l’Agence nationale de lutte contre l’illettrisme, il a réuni des chercheurs, des correspondants académiques de la formation initiale et de la formation continue, ainsi que des représentants d’associations engagées dans la prévention et la lutte contre l’illettrisme.

Le romancier Xavier-Laurent Petit fut le « grand témoin » de cette journée. On peut lire ici la synthèse qu'il propose de cette journée.

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"Peter Pan", de James Barrie

Par Stéphane Labbe

Peter Pan est sans doute plus connu que son créateur, James Barrie, dont les contemporains, durant la période édouardienne, plébiscitèrent l’œuvre dramatique.<

Son travail de romancier, beaucoup plus confidentiel, mérite néanmoins d’être redécouvert pour sa fantaisie déroutante et parce qu’il fait preuve d’une étonnante modernité.

Peter Pan (Peter and Wendy), adapté de la pièce de théâtre à succès, annonce pourtant certaines grandes tendances idéologiques de notre époque en exaltant la jeunesse aux dépens d’une maturité rendue synonyme d’avidité bourgeoise. Par le recours à un merveilleux inquiétant, le récit de Barrie apparaît aussi comme un ouvrage précurseur de l’heroic fantasy qui, de Tolkien à Rowling, ne cessera de séduire de nouveaux publics.

Mais Peter Pan est également une aventure de l’écriture. Adapté du théâtre, le roman illustre le concept de « roman-jeu» évoqué par Milan Kundera dans son Art du roman. C’est ce dernier aspect auquel nous nous attacherons, entre autres, dans une séquence destinée à des classes de troisième. L’œuvre de Barrie est à la fois un récit d’enfance et une grande oeuvre littéraire du XXe siècle.

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Sommaire n°3, 2014-2015