« Ma part de Gaulois » & « La part du Sarrasin », de Magyd Cherfi : une si difficile intégration…


L’actualité dramatique de ces dernières semaines nous ramène à la question lancinante de l’intégration de populations d’origine étrangère en France. Question récurrente du champ politique et social qui anime des courants extrêmes et nourrit xénophobie et montée des violences contre les personnes et les groupes. « Migrants », « communautarisme », « séparatisme », « islamophobie » sont désormais devenus des repoussoirs aux maux de notre société. La situation actuelle sur le front de l’acceptation de l’autre paraît bien dramatique aujourd’hui.
Les facteurs historiques sont connus, ils ont été bien étudiés, notamment à travers Le Creuset français, de Gérard Noiriel (Seuil, 1988, 2016). La France, depuis des siècles terre d’accueil, peine à conjuguer ses identités. Les deux derniers ouvrages largement autobiographiques de Magyd Cherfi, ancien parolier et chanteur du groupe toulousain Zebda, nous rappellent combien l’intégration sociale des populations, d’abord étrangères et ensuite françaises, reste lettre morte.

Quand la lecture et le théâtre remplacent les parties de foot…

Dans le premier récit de son diptyque, Ma part de Gaulois, Magyd Cherfi raconte ses années de jeunesse dans une cité des quartiers Nord de Toulouse, histoire à la fois personnelle et universelle d’un jeune Kabyle pris en tenaille entre deux mondes. Magyd grandit, tiraillé entre la cité et ses codes, et la soif d’école, celle de la République qui prône l’intégration et l’égalité des chances. Cette école dans laquelle sa mère a mis tous ses espoirs pour son fils, souvent à la consternation de ce dernier. Elle le pousse à poursuivre ses études pour décrocher le sésame : le baccalauréat, billet sans retour de l’intégration sociale. Aucun des camarades de Magyd n’a même l’idée d’imaginer le passer. Ce n’est pas une sinécure que de vouloir réussir par les livres et l’instruction, quand, dans le « quartier », conjuguer correctement le français est perçu comme une traiteuse abdication. Les insultes fusent : au mieux « pédé », au pire, traître allié des « Français ». Les coups pleuvent régulièrement. La rancœur des fils est alors entière, qui dit la honte des pères ouvriers obligés de courber l’échine et de vouvoyer ceux qui les tutoient (les Français blancs).
Pour Magyd, la lecture et le théâtre remplacent les parties de foot, ce qui fait pleuvoir sur lui et ses deux potes des insultes constantes. L’horizon du jeune homme reste le béton, celui chanté à l’époque par Renaud dans Les Aventures de Gérard Lambert. Mais le quotidien décrit dans ces pages est celui de Momo ou Samir, conspués par leurs pairs enfermés dans la cité et dans une lecture binaire du monde : nous et eux, les Français / Gaulois. Une dichotomie qui se double d’un autre facteur excluant : le racisme endogène de la classe ouvrière. Celui dont la gauche s’est désintéressée pour le laisser se cristalliser à l’extrême droite, laquelle n’attendait que cela. Magyd tient bon et parvient à faire vivre, dans ces conditions, sa passion pour les mots, la littérature, le théâtre, les heures de soutien scolaire avec quelques ami(e)s, et le « soutien moral » aux filles assignées à devenir soit des mères, soit des prostituées. Car, selon les représentations d’un patriarcat méditerranéen bien ancré, être femme, c’est être mère – et rien d’autre.
L’auteur décrit avec précision la violence omniprésente de la pauvreté et de la culture populaire, que l’on retrouve dans Retour à Reims, du sociologue Didier Eribon (Fayard, 2009), ou En finir avec Eddy Bellegueule, d’Édouard Louis (Seuil, 2014), tous deux transfuges de classe, comme Magyd Cherfi.

La barre du Tintoret dans le quartier Bellefontaine, au Mirail © DR

La résistance

Les « grands frères », ceux qui n’abdiquent pas, tentent de dépasser l’échec des pères. La résistance prend deux formes. Il s’agit d’éviter le sacrifice d’une nouvelle génération et de faire reconnaître la présence ouvrière maghrébine dans la société française. On voit ainsi Mourad, le plus violent de la cité, s’attaquer à son petit frère en plein cours de soutien scolaire :
« Mourad continuait à gifler comme un moulin devenu fou. – Le con de ta mère ! C’est quoi, ce neuf ? […] – un neuf sur vingt de sa mère ! » (La Part du Sarrasin).
La réussite de l’intégration passe finalement bien par l’école, vectrice d’une reconnaissance sociale qui dépasse l’identité d’origine.
Autre forme de résistance : manifester pacifiquement sa présence, tendre la main vers cette France si difficile à approcher. L’auteur revient ainsi sur la « Marche des Beurs », « Marche pour l’égalité et contre le racisme » d’octobre-décembre 1983, projet né dans le quartier des Minguettes, à Vénissieux. Fédérant des groupes d’immigrés en majorité français, issus des quartiers périphériques des grandes villes, elle a pour objectif de rallier Paris et, sur le chemin, de partir « à la rencontre des habitants de la France ». Elle fait suite à un été meurtrier durant lequel se sont multipliées les violences contre les jeunes maghrébins :
« – Tiens ! Lis ! Neuf ans ! Il avait neuf ans ce pauvre gosse. Il s’agissait de Ouanes Toufik, tué par balle le 9 juillet 1983, suivi de… Layachi Khadi, vingt-quatre ans, grièvement blessé par un policier avec son arme de fonction en dehors de ses heures de service à Tourcoing. »
Et d’égrener ensuite les noms de huit jeunes Maghrébins tués dans le cadre de violences policières ou « d’agressions commises par des inconnus ». Ce passage, et d’autres avec lui, de La Part du Sarrasin décrit la réalité d’une guerre civile qui ravage ce que l’on commence à appeler les « banlieues » de la France urbaine, désertées par les classes moyennes au profit des populations d’origine étrangère. Le quartier du Mirail à Toulouse, proche de l’université, comptait parmi ces lieux où « il ne fallait plus aller ». Les images d’archives datées de 1983, visionnées à l’occasion de la rédaction de cet article, sont terribles : immenses barres d’immeubles, terrains vagues, voitures calcinées.
La Marche des Beurs, partie dans l’indifférence, marque tout de même l’actualité. Cent mille personnes se retrouvent finalement à Paris en décembre 1983. Une délégation est reçue par le président Mitterrand. Pour certains, comme Magyd, le compte n’y est pas : Mitterrand « à bonne distance », « n’offrait qu’un sursis au lieu d’éteindre l’idée d’un grand départ éventuel d’immigrés ». La gauche avait perdu. Un an plus tard, l’association SOS Racisme, avec son fameux slogan : « Touche pas à mon pote », imposera une prise en compte politique et sociale des jeunes Français des banlieues…

Quarante ans plus tard…

Cependant, près de quarante ans plus tard, le lecteur retrouve dans l’actualité l’écho des mêmes tensions, des mêmes violences, des mêmes échecs de l’intégration. En son temps, le groupe Zebda avait disqualifié la classe politique à travers la chanson Le Bruit et l’Odeur (1996), citant les propos du futur président de la République Jacques Chirac sur l’exaspération des classes populaires « françaises » face à l’immigration (discours du 19 juin 1991, à Orléans). Les séquences banlieues / violences policières / violences des jeunes n’ont pas cessé et défraient régulièrement la chronique. Depuis les années 1980, le trafic de drogue dans ces lieux clos que sont les cités, et finalement peu présent dans les deux ouvrages de Magyd Cherfi, accentue encore l’isolement, la pauvreté et les violences. On pense aujourd’hui à la situation explosive et à la multiplication des homicides dans le quartier des Izards à Toulouse. L’échec des politiques urbaines successives se lit dans les quartiers Nord toulousains, où sont exilées des populations d’un autre monde, celles-là mêmes qui ont vu naître Mohammed Merah bien longtemps après la génération de Magyd Cherfi.
L’islamisme et la radicalisation religieuse, sur fond de guerre culturelle, politique et économique mondialisée, sont passés par là, pourvoyeurs de terreurs sans frontières qui rattrapent les échecs français. Comme tant d’autres, Magyd Cherfi le clame à chaque prise de parole : « Ces mômes sont comme des lanceurs d’alerte. Ils sont français dans une République qui part à la dérive. » Cette dernière « possède encore des résistances […]. L’école, gratuite, obligatoire est l’une de ces résistances » (interview Franceinfo, 18 novembre 2016). Mais l’incantation du « vivre-ensemble » ne suffit pas à « faire société », et en particulier société cosmopolite. Confronté dans les années 1980 au racisme ordinaire, Magyd fuit la politique pour la musique et trouve dans les mots chantés, hurlés sur des sons rocks, de quoi dénoncer et marier ses deux identités, celle du Gaulois tant idéalisée et celle du Sarrasin, la première qu’il revendique, la seconde qui l’habite par essence.

Un humanisme contagieux

Magyd Cherfi © Polo Garat

Au-delà de ce tableau fort noir, la lumineuse écriture du parolier de Zebda nous emporte dans les ambiances solaires que dégagent amitiés solides et rencontres musicales. Celles d’une jeunesse pluriculturelle du début des années 1980, joyeuse et débridée. Magyd Cherfi sait aussi nous conter avec beaucoup de sensibilité les jours de fête, les bonheurs simples, les réussites des uns et des autres, qui parviennent à dépasser leurs limites et leurs univers rigides. Plusieurs portraits valent pour leur humour, comme celui de Greg, sbire d’un Mourad castagneur :
« La rareté des neurones effaçait la beauté et la douceur possibles, l’intelligence chez lui semblait battue en brèche, elle décampait au moindre affolement émotionnel […]. Des fois, même blond, la pauvreté vous fait moche. » (La Part du Sarrasin).
Un humanisme contagieux irradie les deux récits qui nous entraînent dans les pas de l’adolescent et du jeune adulte épris de mots et de musique. La mixité sociale se révèle une richesse de la ville rose, en particulier autour du marché dominical de Saint-Sernin, qui pousse le « Sarrasin » à entrer pour la première fois dans une église catholique.
Les deux ouvrages se lisent comme on écoute une histoire. L’auteur sait jouer de la langue française entre l’oralité populaire et un style écrit travaillé, mâtiné d’incursions nombreuses du côté de l’arabe, ou de formules lapidaires aussi inventives que subversives. On retiendra l’authenticité d’une écriture généreuse qui nous renvoie à notre histoire commune, à nos échecs collectifs, à nos espoirs aussi.

Alexandre Lafon

• Magyd Cherfi, « Ma part de Gaulois » (2016), & « La Part du Sarrasin » (2020), Actes Sud.

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