Maigret, de Patrice Leconte : monstre sacré

La dramaturgie sobre et sombre du film s’intéresse moins à l’intrigue policière, prétexte chez Simenon, qu’au héros chargé de la résoudre. Presque un mythe incarné par un Gérard Depardieu qui occupe tout le cadre.

Philippe Leclercq, critique

La dramaturgie sobre et sombre du film s’intéresse moins à l’intrigue policière, prétexte chez Simenon, qu’au héros chargé de la résoudre. Presque un mythe incarné par un Gérard Depardieu qui occupe tout le cadre.

Philippe Leclercq, critique

La liste est longue et prestigieuse d’acteurs qui ont endossé le rôle de Maigret au cinéma. Pierre Renoir d’abord, filmé par son frère Jean, dans La Nuit du carrefour (1932), puis Harry Baur (La Tête d’un homme, 1933), Charles Laughton (L’Homme de la tour Eiffel, 1949), Michel Simon (Brelan d’as, 1952), Jean Gabin à trois reprises (Maigret tend un piège, 1958 ; L’Affaire Saint-Fiacre, 1959 ; Maigret voit rouge, 1963), Gino Cervi (Maigret à Pigalle, 1966). Il faudrait encore ajouter Jean Richard et Bruno Crémer pour la télévision, et Gérard Depardieu aujourd’hui.

Libre adaptation

Le célébrissime commissaire, né sous la plume de Georges Simenon en 1931 dans Pietr-le-Letton, a été diversement incarné et réinterprété à l’écran. Son corps retravaillé, palpé, ausculté comme dans la première scène du film de Patrice Leconte, sobrement intitulé Maigret, où le héros éponyme est soumis à un examen médical. Il s’agit, certes, plus pour son médecin et ami Paul (Hervé Pierre de la Comédie-Française) de traquer plus banalement quelque problème de santé que de s’assurer, comme pour le spectateur, de son intégrité physique après tant d’années de diffraction cinématographique. Verdict : bronches calaminées. Nom d’une pipe : Jules Maigret doit cesser de fumer. Y aurait-il là une astuce scénaristique ? Une manière d’enfumer le spectateur pour évacuer l’image (éculée) du fumeur de pipe du cadre ?

La disparition du précieux attribut de la silhouette du personnage n’est pas la seule entaille faite au roman, Maigret et la jeune morte (1954), duquel est librement adapté ce vingt-neuvième long métrage de fiction de Patrice Leconte. Avec son coscénariste Jérôme Tonnerre, ils ont choisi d’inventer le personnage de Betty et d’éliminer le père de la victime (qui, dans le roman, est un escroc en lien avec des gangsters américains et leurs ramifications avec le milieu corse) pour se concentrer sur les rapports humains nés de l’enquête policière.

Comme d’habitude chez Simenon, celle-ci tient en peu de mots : Louise (Clara Antoons), une jeune femme que nul ne semble connaître, a été retrouvée morte dans un square parisien, le corps lardé de coups de couteau. Divers indices, et quelques questions, permettent à Maigret de remonter la piste meurtrière. Il est aidé par une jeune délinquante, Betty donc (Jade Labeste), rencontrée par hasard, et « montée » à Paris comme Louise pour réussir…

Énorme Maigret

Maigret n’avait pas mené d’enquête au cinéma depuis Maigret fait mouche en 1968. Une médiocre coproduction germano-franco-autrichienne signée Alfred Weidenmann avec Heinz Rühmann dans le rôle du commissaire.

Pour son retour sur grand écran, il est joué par une star dont la stature internationale remplit l’habit : Gérard Depardieu. Dans ce film, dont le titre focalise sur le seul nom du héros, le monstre sacré est Maigret. Pas ou peu de scènes d’action au sens classique, mais un corps immense, énorme, qui occupe chacun des plans du film. Un bloc de granit à l’envergure de l’ensemble des acteurs ayant habité le personnage.

La seule présence de Depardieu suffit à faire exister le héros simenonien. Vaste pelisse et feutre gris, le comédien envahit l’espace de la mise en scène comme son esprit, seul en mouvement, investit les divers lieux de l’enquête, ses sens en éveil. Maigret parle peu, écoute, observe et enregistre. A l’arrêt, comme on dit d’un animal de traque. Plus qu’une méthode, c’est sa façon de vivre les énigmes qui se posent à lui, le moyen d’en comprendre les contradictions et invraisemblances.

Fantôme de fille

Nullement irritable sans sa pipe, le policier en hume régulièrement le culot pour trouver son inspiration et se frayer un chemin dans les brumes de son enquête. Son flair le conduit à se rapprocher de Betty, jeune provinciale un peu paumée dont il fait sa « protégée » afin de la prémunir de ses bêtises. Un étrange compagnonnage se met en place. Betty devient une alliée inattendue, et Maigret une sorte de père. Unis, ils offrent cependant une image fortement contrastée, montrant deux êtres proches et éloignés à la fois. Face à la jeune femme, Maigret semble si las, si brisé. On songe alors à ce vers de Stéphane Mallarmé, extrait du Tombeau d’Edgar Poe (1899) : « Calme bloc ici-bas chu d’un désastre obscur ».

Que se cache donc sous la placidité mélancolique du héros ? Au cœur de l’enquête, celui-ci voit ressurgir le fantôme d’un passé ancien qu’il croyait bien enfoui au fond de sa gigantesque carcasse. Un pan du mystère du héros, de sa personnalité, de son front songeur, de sa solitude alcoolique aussi, se lève alors. À travers « Betty-pleine-de-vie », le vieux policier entrevoit une silhouette jamais vue, jamais grandie : celle de sa propre fille morte quelque vingt ans plus tôt. L’enquête que mène Maigret se transforme alors en une quête intérieure et rédemptrice. Au détour d’un plan du film, un sourire fugace redessine ses traits, annonçant l’espoir d’une réconciliation, le possible achèvement du deuil tardif.

La dramaturgie sobre et sombre du film de Leconte s’intéresse moins à l’intrigue policière, qui n’est jamais qu’un prétexte chez Simenon, qu’au héros chargé de la résoudre. Maigret apporte une nouvelle page au roman du personnage dont il nous livre une lecture intime et personnelle, résolument humaine, formidablement attachante.

P. L.

Maigret, film français (1h28) réalisé par Patrice Leconte, avec Gérard Depardieu, Jade Labeste, Mélanie Bernier.

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Philippe Leclercq