Mais quelle comédie ! : un musical au Français

La comédie musicale débarque avec brio à la Comédie-Française : danse, chants, claquettes, voyance, sketches, le spectacle imaginé pendant le confinement emprunte aux auteurs classiques et au burlesque, et convoque Gene Kelly et les Monty Pythons.

Par Philippe Leclercq, professeur de lettres et critique

La comédie musicale débarque avec brio à la Comédie-Française : danse, chants, claquettes, voyance, sketches, le spectacle imaginé pendant le confinement emprunte aux auteurs classiques et au burlesque, et convoque Gene Kelly et les Monty Python.

Par Philippe Leclercq, professeur de lettres et critique

Mais quelle comédie ! est une fête. Un rare moment de générosité imaginé pendant le long confinement hivernal comme un moyen de renouer le fil rompu entre spectateurs et comédiens. Le spectacle fut donné brièvement en juillet dernier à la Comédie-Française, dans l’intervalle de la réouverture des théâtres et de la pause estivale. Il est aujourd’hui rejoué dans la même salle Richelieu. À en croire l’explosion de joie du public une fois le dernier projecteur éteint, on se dit que l’administrateur des lieux et heureux initiateur du projet, Éric Ruf, et ses deux concepteurs-metteurs en scène, Serge Bagdassarian et Marina Hands, respectivement sociétaire et pensionnaire de la Comédie-Française, ont eu mille fois raison d’en reprendre la programmation.

Mais quelle comédie ! est un hommage rendu au théâtre et aux acteurs, et à l’idée du spectacle total, comme on dit « acteur complet » (ce que sont la plupart des comédiens du Français, dont « on finit par penser qu’ils savent tout faire », soufflait une spectatrice énamourée à la fin de la représentation). Et quoi de mieux qu’une comédie musicale dans la grande tradition américaine (à mi-chemin entre Broadway et l’école hollywoodienne de la MGM), où l’on danse, où l’on chante, où l’on joue la comédie, des claquettes ou d’un instrument (piano, clarinette), pour en illustrer le principe. Le genre fait, pour la première fois, son entrée à la Comédie-Française. C’est gonflé et c’est réussi.

Chanter sous la pluie

Dans un décor lumineux aux couleurs créatrices d’ambiance – l’orchestre jouant « en live » en ombres chinoises –, une superbe chorégraphie ouvre la danse sur un air de Cole Porter (Anything Goes). Mais quelle comédie ! déroule ensuite un programme éclectique  – dont un numéro de voyance à la Pierre Dac et Francis Blanche – électrique et magique, à l’appui de l’émerveillement produit par les effets de la magie nouvelle.

La mise en scène est épatante, qui n’oublie jamais de faire rire. Chaque prestation est copieusement applaudie. Comme dans Fame (Alan Parker, 1980) ou chez Bob Fosse, le réalisateur de Que le spectacle commence (1979), l’action se déroule dans les lieux mêmes de sa représentation : le théâtre comme espace d’histoires et de souvenirs qui nouent l’unité du spectacle.

Les numéros solos, les sketches collectifs ou les saynètes de théâtre « classique » s’enchaînent à rude cadence. Le retour fréquent sur scène de l’ineffable Serge Bagdassarian, en maître de cérémonie, et quelques intermèdes en forme de confidences des comédiens sur leurs rapports au théâtre en général et à la maison qui les emploie en particulier, assurent le lien entre les différents tableaux.

Rarement, de fait, la devise du Français, Simul et singulis, « être ensemble et être soi-même ». n’aura été autant prise au pied de la lettre. Mêlant le cinéma musical, le pastiche (de certains standards de variétés) et le burlesque (Elsa Lepoivre jouant une journée presque ordinaire où elle apparaît dans trois spectacles différents), Mais quelle comédie ! déborde de citations empruntées au théâtre de Molière, Racine, Hugo, Rostand, entre autres, que les jeunes spectateurs auront plaisir (aussi) à identifier. Citons, en particulier, le tableau où quelques grandes héroïnes déchaînées viennent tour à tour « corriger » le destin qui les tourmente : Roxanne, Agnès, Toinette, Lucrèce Borgia…

Le tour d’horizon théâtral de Mais quelle comédie ! ramène avec émotion et plaisir à l’un des plus grands chefs-d’œuvre de l’histoire du cinéma, Chantons sous la pluie de Stanley Donen et Gene Kelly (1952), et invite enfin avec les Monty Python à « toujours prendre la vie du bon côté » (Always Look on the Bright Side of Life). N’est-ce pas là l’une des urgentes fonctions de la comédie selon Molière que de vacciner contre les maux et les tourments de l’époque ?

P. L.

Jusqu’au 3 janvier 2022 à la Comédie-Française (salle Richelieu), à Paris.

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Philippe Leclercq