"Mia Madre", de Nanni Moretti. L'enseignement est-il le seul véritable dialogue ?

"Mia Madre", de Nanni MorettiLe douzième film de Nanni Moretti, Mia Madre, s’ouvre sur une violente manifestation de travailleurs licenciés après la vente de leur usine, scène que tourne la cinéaste Margherita.
Pirouette, clin d’œil, mise en abyme du social dans une intrigue intimiste qui rompt avec le cinéma engagé du réalisateur.
On parle souvent de la « famille du cinéma » ou du théâtre. Avec Mia Madre, Nanni Moretti, cinéaste aussi exigeant artistiquement que politiquement, mélange la vraie famille et l’autre dans une joyeuse confusion des genres. Pourtant le sujet est dramatique : Margherita réalise un film alors que sa mère est en train de mourir, et va sans cesse du plateau à l’hôpital.
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(Auto-) portrait d’un(e) cinéaste

Confrontée à la logistique du tournage et à la gestion d’un acteur américain célèbre et incontrôlable (John Turturro), elle mobilise une énergie qui va lui permettre de supporter l’épreuve, assistée de son frère Giovanni, qu’interprète Moretti.

Cette cinéaste (jouée par Margherita Buy), en pleine crise créative et personnelle,  pourrait bien être un autoportrait masqué du créateur, prisonnier de son image de grand sage, réputé mieux comprendre que quiconque le pays autour de lui, alors que sa vie privée serait aussi chaotique que toutes les autres…
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Un film sur le deuil

Mais d’abord, Mia Madre est un film sur la perte, le deuil comme La Chambre du fils (Palme d’or à Cannes en 2001), et sur le regret de ne pas avoir assez bien connu un proche disparu, à plus forte raison sa propre mère.

Le cinéaste s’interroge sur lui-même à travers le personnage de son alter ego féminin: comment faire un film sur l’incapacité filiale, professionnelle, amicale, relationnelle et existentielle ?
Margherita est une réalisatrice têtue que personne n’ose contrarier, une femme incapable de garder son compagnon, et un être fermé qui exerce son autorité sans vraiment faire attention aux autres. Son amant le lui dit, sa mère est plus au fait qu’elle des amours de sa fille Livia, et son frère Giovanni le pense sans oser le dire.
Nanni Moretti joue le rôle du frère tendre, du bon fils, le plus attentionné, le vrai fils italien, avec une autodérision permanente qui illustre à merveille les directives données par Margherita à ses comédiens : garder la bonne distance entre l’acteur et le personnage. Directives bafouées de façon burlesque par l’acteur hollywoodien caricatural qu’est John Turturro. Son numéro vaut vraiment le coup !
 

Nanni Moretti et Margherita Buy
Nanni Moretti et Margherita Buy

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L’impossibilité du dialogue

Dans l’intimité de cette chambre d’hôpital, au chevet de cette mère qui s’éteint, Mia Madre se révèle aussi être un film sur l’impossibilité du dialogue ou sur le dialogue de sourds. Peut-être le seul véritable dialogue est-il l’enseignement, du latin en particulier, la langue que la mère a enseignée, la langue mère.

Ada a été professeur de vie selon ses anciens élèves qui se considèrent comme ses enfants et la connaissent mieux que les membres de sa famille. C’est pour lui rendre hommage et en souvenir d’elle que sa petite fille, d’abord rétive, va accepter d’apprendre le latin.
Giovanni, lui, peut se rappeler un datif de possession, mais sa présence constante auprès de sa mère le révèle surtout dans l’expectative : il attend de trouver du travail, certes, mais semble surtout attendre d’entrer dans la vie elle-même. Comme si, pour devenir un homme, ce grand adolescent avait besoin que soit coupé le cordon ombilical.
 

Après « La Chambre du fils », « La Chambre de la mère » ?

Pas tout à fait. Moretti a changé, a mûri,  il est sorti de l’auto-analyse avec Le Caïman (2006) et Habemus Papam (2011). Il s’est ouvert au monde et sait articuler le privé ou l’intime au social et au politique : il évite désormais de récriminer, de s’apitoyer sur lui-même et de s’auto-absoudre, revendiquant plutôt la possibilité de convertir la perte individuelle en gain public ou artistique.

Il assume désormais à la fois l’adhésion à la réalité et la concession au rêve éveillé.
Moretti le dit à la fin du film : il regarde vers le lendemain, sans oublier la douleur d’hier et le mal être d’aujourd’hui. Grâce à son cinéma, qui élabore et réinvente la réalité pour la rendre supportable. À lui comme à nous.

Anne-Marie Baron

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• « Habemus papam », de Nanni Moretti, par Anne-Marie Baron.
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Anne-Marie Baron

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