Michel Tournier, « Lettres parlées à son ami allemand Hellmut Waller »

4-michel-tournierL’oralité paradoxale

Michel Tournier s’est souvent exprimé sur son admiration pour les conteurs car, dit-il, il tient « beaucoup à l’oral », tout en étant « contre la lecture à haute voix ». Un bon orateur, selon lui, n’est pas celui qui lit pour un public, aussi émouvant soit-il, mais celui qui manie l’art de l’improvisation et de la création spontanée. Or, c’est bien dans leur oralité paradoxale que résident l’originalité et la saveur de ces « Lettres parlées ».

Paradoxale, car il fallait l’esprit malicieux de Michel Tournier, toujours prompt aux détournements, pour s’approprier les codes de la lettre traditionnelle et transformer sa correspondance avec son ami allemand Hellmut Waller en discours parlé et improvisé, dont l’enregistrement sur cassettes permet de traverser la frontière et le temps.
Paradoxale encore car qui lit ces « lettres » sans en connaître la nature ne peut deviner, compte tenu des talents d’orateur de l’écrivain, qu’elles doivent leur transposition écrite à la démarche d’Arlette Bouloumié, spécialiste de l’œuvre de l’auteur et créatrice du fonds Tournier de l’université d’Angers.


L’intimité d’une voix

Ces Lettres parlées frappent, en effet, par leur élégance et leur fluidité. La grande construction du propos n’est que ponctuellement interrompue par des incidents, cocasses ou attendrissants, liés à leur contexte d’énonciation. Ainsi Michel Tournier ouvre-t-il une « parenthèse » dans ses confidences sur Le Vent Paraclet pour évoquer la surprise qui l’a « presque interrompu » en voyant une pie frôler sa fenêtre. Il évoque alors les oiseaux qui peuplent son jardin. On retrouve, dans cette voix singulière, l’humour de l’écrivain.
Le lecteur sourit en apprenant, par exemple, que la photographie de couverture d’un livre
intitulé Ma Provence à moi ne représente pas le Midi de la France au mois d’août, mais une mise en scène réalisée par Michel Tournier dans la forêt de Rambouillet en janvier. Pour sa correspondance avec Hellmut Waller, l’écrivain dit préférer les « lettres parlées » aux lettres écrites, qu’il trouve plus fastidieuses et moins personnelles que l’intimité d’une voix. Il aime cette habitude des enregistrements, « plus vivante qu’en écrivant ». Car c’est bien une relation d’intimité et d’affection respectueuse qui se dévoile et se noue entre les deux hommes à travers ces échanges, et qui trouve son prolongement dans la confiance et l’amitié qu’ils portent à Arlette Bouloumié, sans lesquelles cet ouvrage n’aurait pas vu le jour.
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Une complicité intellectuelle

Ces Lettres parlées se composent de vingt-trois lettres, toutes de Michel Tournier, enregistrées durant une trentaine d’années (1967-1998) et commencées au moment de la publication du premier roman de l’auteur, Vendredi ou les Limbes du Pacifique. Ces lettres sont disposées en cinq parties, par ordre chronologique : 1967-1969, 1976-1978, 1980-1983, 1985-1991, 1994-1998. Michel Tournier y rappelle indirectement l’origine de son amitié avec Hellmut Waller à travers l’évocation de son attachement à Tübingen. C’est là-bas, en effet, que les deux hommes se sont rencontrés, durant leur jeunesse, au lendemain de la guerre, alors que l’écrivain y suivait des études de philosophie.
Si Hellmut Waller n’est pas inconnu des lecteurs de Tournier, puisque celui-ci rend hommage, dans Le Vent Paraclet, à son ami, juge de profession, qui lui a fourni de nombreuses informations pour Le Roi des Aulnes, ces lettres dévoilent la complicité intellectuelle qui les lie, Hellmut Waller étant le traducteur allemand de la plupart des œuvres de Michel Tournier. Cette amitié permet aussi au lecteur d’entrevoir l’intimité de l’écrivain, qu’il tient d’ordinaire secrète, préférant s’épancher sur « l’extime » plutôt que sur « l’intime ».
La lettre du 20 décembre 1969 revient sur l’entrée dans sa vie de Laurent, qu’il considère comme son fils adoptif, et dont la présence « chamboule son quotidien ». Onze ans plus tard, Michel Tournier évoque l’envol de Laurent, parti s’installer à Arles, et le vide laissé par son départ. L’écrivain se confie également sur sa mère et sur son état de santé, ou encore sur la mort brutale de Muriel, sa belle-soeur.
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Les coulisses de la création littéraire

Surtout, le lecteur de Tournier dévoile, dans ces Lettres parlées, les coulisses de la création littéraire. Qui est sensible à la beauté des pages « géographiques » des romans de Michel Tournier, retrouvera dans ces lettres le même amour des paysages. L’auteur, en
effet, parle longuement de son jardin et de ses voyages – au Sahara, au Sénégal sur invitation du président Senghor, ou encore en Égypte, aux côtés du photographe Édouard Boubat. Les Lettres parlées donnent d’ailleurs une image fidèle de la passion pour la photographie qui anime Michel Tournier, et qui se traduit par une pratique régulière dont il s’entretient avec Hellmut Waller. Plus encore, on assiste avec intérêt à la genèse des œuvres de l’écrivain.
S’il mentionne certains projets, par la suite abandonnés, comme un ouvrage sur l’enfant pour la collection  » Encyclopédie essentielle « , il évoque aussi l’évolution de ses
œuvres et les difficultés qu’il rencontre parfois. Il se confie notamment sur sa lenteur dans la rédaction de La Goutte d’or, d’ailleurs interrompue par la préparation d’une histoire sur le quatrième roi mage, qui le passionne.
On apprend ainsi, au détour d’une lettre, que Michel Tournier n’a pas rédigé La Goutte d’or de manière linéaire mais par sections, qui toutes possèdent leur unité thématique ; ou encore que Célébrations est une commande du Mercure de France, désireux de « publier un recueil de petites proses ». L’auteur exprime son attachement à ce titre, « célébrations », qui doit traduire son amour de la vie et son « admiration des choses ».
C’est bien l’impression d’une « Célébration » qui émane de ces lettres, tant Michel Tournier s’y révèle curieux et enthousiaste face aux « gens », aux « paysages », aux « animaux ». En cela, ces Lettres parlées semblent se rapprocher de l’idéal littéraire défini dans Célébrations, et associant l’éloge des beautés du monde à une écriture au présent.

Mathilde Bataillé
Université d’Angers

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• Michel Tournier, « lettres parlées à son ami allemand Helmutt Waller, 1967-1998, édition établie, présentée et annotée par Arlette Bouloumié, Gallimard, 2015.
« Michel Tournier. La Réception d’une œuvre en France et à l’étranger », sous la direction d’Arlette Bouloumié, Presses universitaires de Rennes, « Interférences », 2013, 299 p.

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Mathilde Bataillé

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