"Mon prochain" de Gaëlle Obiégly

Gaëlle Obiégly, "Mon prochain"Certains romans ou livres sont sans surprise. Ce sont des sortes d’autoroutes dont on devine tous les paysages. On sait aussi quelles émotions attendre d’un auteur qui connaît souvent son métier. Parfois c’est agréable, souvent c’est sécurisant ; il arrive que ce soit très ennuyeux. On ne donnera pas d’exemple.
Qui se lance dans la lecture de Mon prochain ne risque pas ce type de trajet. L’auteur ne connaît pas la ligne droite et, de même qu’on imaginait mal quel plan suivrait celui qu’on voyait dans les meilleurs films de Godard, vers 1963, on ne peut prévoir le paragraphe qui suit celui qu’on vient de lire dans ce livre.
Ce qu’elle écrit de l’économie pourrait s’appliquer à une certaine littérature : « Si je savais tout de l’économie, que me resterait-il comme inconnu de monde ? Les gestes magiques, les errances alors seraient au rebut. Or, c’est cela qui me le procure, le monde. »

Au croisement des genres

Le mot livre peut suffire pour cerner ces « gestes magiques et errances» dont Mon prochain est rempli. On est dans un croisement de genres, dont aucun ne prend le pas sur l’autre, comme si la narratrice tenait à préserver pour elle, comme pour le lecteur, la formidable liberté que l’on éprouve en tournant les pages.
Des constantes sont là, toutefois. La narratrice est une personne de peu. Elle tient un guichet dans un rez-de-chaussée et accueille les demandeurs (on ignore ce qu’ils demandent). Il lui arrive de partir en voyage, pour des reportages. Enfin presque. Elle n’est pas la meilleure des journalistes et doit… rembourser son patron. Elle se rend à Los Angeles, en Turquie avec l’idée d’aller au Kurdistan. On la voit aussi à Dublin, pour des raisons variées dont une semble amoureuse puisqu’elle se promène avec Daniel.
Et puis elle observe, parle des autres qui l’entourent et qu’elle observe. On retrouve certains personnages comme Adam et Pinceloup, héros d’un conte sordide et trop réel, son amie Gaëlle qui n’a pas beaucoup de chance et qui a perdu son emploi et bien sûr mon prochain, dont la figure change au gré des chapitres.
Un paragraphe pourrait résumer ce qu’elle est : « Je crois qu’avec ma vie je peux ressentir toute l’humanité. Je crois que c’est cela vivre, que c’est à ça que sert la vie, non pas à vivre seulement mais à vivre sa vie pour pouvoir ressentir ce qui fait l’existence de tous les humains. Je crois que les grands moments de la vie sont ceux où je suis désintéressée, où s’accomplit en moi la vie de n’importe quelle personne mise en contact avec moi par la vie elle-même. »
 

Un livre sur ce qui fait la trame de nos vies

Mon prochain est donc un livre sur le « prochain », sur ce qui fait la trame de nos vies, le travail, qu’on en ait ou qu’on en soit dépourvu, vivant de peu, l’amour, mais aussi le monde et ses troubles ou tourments. Il est en effet question de guerre, de morts, de civils mutilés par des bombes, de souffrance.
À aucun moment, cependant, la narratrice ne recherche l’effet, le pathétique ou l’apitoiement, quand bien même elle décrit « en gros plan ». S’il fallait donner un nom au style de Gaëlle Obiégly, on penserait « pas chassé » comme en danse. L’esquisse, le croquis, la suggestion, le trait sont ses techniques ou procédés favoris.
Le goût du coq-à-l’âne et de l’apparente digression amènent le sourire, comme dans ce chapitre intitulé “Dans la cage”, qui se déroule pour l’essentiel dans le zoo de Dublin. On ne sait alors qui est l’humain et qui est l’animal, les deux étant souvent comparés et inversés : « Les animaux à sang froid peuvent devenir vieux à faire pâlir. Ils mènent une vie parcimonieuse, c’est pour ça. J’ai toujours senti que le sport m’était nocif. Cela dit la grande vieillesse ne fait pas partie de mes ambitions. » La fantaisie s’invite dans le raisonnement et n’ôte rien à sa grande justesse.
 

Une réflexion poétique sur l’écriture du roman

Mon prochain est aussi l’histoire de son écriture, incertaine, différée, toujours mesurée : « L’incapacité à écrire, éphémère peut-être, fragile, m’a inspirée. Je me sens supérieure à ce que je serais si je réussissais. Il y a des heures explosives dans ma routine. Je colle des timbres sur des enveloppes après les avoir posées. »
Le geste est modeste et en rappelle d’autres, accomplis dans des livres ou dans la vie par de grands écrivains. L’un d’eux éclaire ces pages, comme la neige dans laquelle on a découvert son corps en 1956 : c’est Robert Walser. La poésie qui imprègne son œuvre est aussi présente dans Mon prochain.

Norbert Czarny

 
• Gaëlle Obiégly, “Mon prochain”, Verticales, 2013, 192 p.

Norbert Czarny
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