Nitram, de Justin Kurzel :
feu sur les armes

Inspiré d’une tuerie effroyable en Australie en 1996, cette tragédie du réalisateur australien Justin Kurzel brosse le portrait d’un adolescent abîmé pour mettre en cause un système qui nourrit les déviances.

Par Philippe Leclercq, critique

En 1996, sur l’île australienne de Tasmanie, un homme de 29 ans, Martin Bryant, ouvrait le feu dans un café de Port Arthur avant d’entamer une course meurtrière, entraînant 35 morts et 23 blessés. Cette tuerie massive, l’une des plus sanglantes de l’histoire du pays, allait pousser le pouvoir fédéral à réviser sa législation sur le contrôle des armes à feu. L’assassin, qui souffrait de schizophrénie, avait pu se procurer librement tout un arsenal, comprenant un Armalite AR-15 et un SKS, des fusils semi-automatiques considérés comme des armes de guerre, interdites de circulation en Australie, à l’exception de la Tasmanie où aucun registre sur la détention d’armes n’était alors tenu, et leur achat soumis à justification.

Par Philippe Leclercq, professeur de lettres et critique

Jeu incandescent pour écorché vif

Le réalisateur australien Justin Kurzel, auteur en 2015 de Macbeth, terne adaptation de la pièce de Shakespeare avec Marion Cotillard et Michael Fassbender, revient à son cinéma première manière. Son œuvre primitive, Les Crimes de Snowtown (2011), inspirée d’un autre fait divers macabre, survenu en 1999 dans la banlieue nord d’Adelaïde, décrivait par le menu la spirale de la violence dans laquelle sombraient quelques déshérités sociaux. Il y faisait preuve d’une frontalité choquante dans sa représentation du réel. Il change de ton dans Nitram, son cinquième opus, qui emprunte néanmoins la même approche plastique, flottante, distanciée, empathique même, pour son « héros » éponyme que des images d’archives cueillent à l’entame du récit. C’est un adolescent brûlé sur un lit d’hôpital, témoignant de sa dangereuse fascination pour les pétards et feux d’artifice.

Devenu adulte, Nitram – Martin à l’envers –, ainsi surnommé par ses anciens congénères de lycée en guise de quolibet pour railler son déséquilibre mental, n’entre dans aucune case de la société. Il vit à charge de ses parents, entre une mère (excellente Judy Davis), tétanisée par l’angoisse du geste fou, et un père (Anthony LaPaglia), indulgent mais faible. C’est alors une mise en scène des regards apeurés et fiévreux, reflet du trouble émanant de la personnalité de Nitram, qui se met en place. Et qui plonge tout et tous dans une fébrilité et une inquiétude permanentes. L’acteur américain Caleb Landry Jones, remarqué dans Three Billboards, de Martin McDonagh (2017) et lauréat du prix d’interprétation masculine au Festival de Cannes 2021 pour Nitram, donne corps et accent (local) au personnage, bloc d’opacité, de colère et de douceur mélangées. Son jeu incandescent laisse deviner la complexité de la maladie qui déchire Nitram, grand gamin caractériel tenu à l’écart des règles de la normalité et des exigences de stabilité d’un emploi. Vaguement désœuvré, celui-ci comble son temps en rendant de menus services dans le voisinage, travaux d’entretien et jardinage. C’est ainsi qu’il rencontre Helen (Essie Davis), une riche héritière, vivant dans une immense villa décatie, auprès de qui il va trouver une sorte d’entente et d’apaisement, une forme d’existence un peu bizarre, faite de respect et d’amour, jusqu’à ce qu’un terrible accident n’élargisse la fêlure dont le jeune homme est porteur…

Tragique système

Justin Kurzel ne force pas l’esthétique naturaliste, ni ne cherche à faire démonstration d’une mécanique qui postulerait le déroulé forcément prévisible des événements macabres. Son scénario est plus tortueux, plus enchevêtré. S’appuyant sur les ressorts angoissants du thriller, le cinéaste compose un récit dont chaque scène est, comme les bords de l’océan tumultueux vers lesquels Nitram est souvent attiré, ouverte à tous les possibles, à toutes les embardées scénaristiques, à l’image de la tragédie du mitan du film qui envoie la narration sur les rails de la déviance meurtrière. Là, et là seulement, une sorte de logique apparaît. Une logique du repli sur soi, du deuil mortifère qui condamne Nitram à un retour en arrière impossible, d’autant qu’il peut satisfaire librement ses sinistres penchants. La stupéfiante facilité avec laquelle il achète des armes apparaît vite comme un pousse-au-crime que le film de Justin Kurzel dénonce avec la force de l’apparente neutralité de ton.

Ce n’est pas tant la froide détermination, ni la faiblesse morale et psychologique de Nitram que le cinéaste fustige, mais bien le système qui le sert et favorise les débordements. La distance un peu nonchalante avec laquelle le cinéaste observe son personnage, et dans laquelle loge le malaise, se réduit à mesure que la tension dramatique augmente. La tragédie que rien n’entrave ne bute que sur le cadre des images finales. C’est une manière de reconnaître l’énigme du personnage et les limites du supportable.

P. L.

Nitram, de Justin Kurzel, film australien (1h52) avec Caleb Landry Jones, Judy Davis, Anthony LaPaglia. En salles le 11 mai.

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Philippe Leclercq