Olivier Rolin : mémoires d’outre-monde

Conteur, amateur de voyages au long cours, l’auteur de L’Invention du monde (1993) et Vider les lieux (2022) est de ces écrivains qui aiment surprendre, maniant, de concert, la mélancolie et l’ironie.

Par Norbert Czarny, critique littéraire

Conteur, amateur de voyages au long cours, l’auteur de L’Invention du monde (1993) et Vider les lieux (2022) est de ces écrivains qui aiment surprendre, maniant, de concert, la mélancolie et l’ironie.

Par Norbert Czarny, critique littéraire

« Toute vraie lecture est poétique et extrémiste ». Cette phrase d’Olivier Rolin, tirée de Paysages originels (Seuil, 1999) pourrait servir d’exergue à la chronique que nous inaugurons avec cet écrivain. Lire des contemporains ne va plus de soi : les repères manquent, le bon grain se mêle à l’ivraie, les meilleures ventes et les têtes de gondole l’emportent partout, empêchant les livres qui devraient demeurer de vivre et de trouver leurs lecteurs.

« On écrit parce qu’on est mal placé dans son époque. Parce qu’on s’y sent dépaysé ». Cette réponse d’Olivier Rolin à une journaliste donne une clé à cette œuvre très inspirée par des classiques comme Chateaubriand ou Flaubert, mais aussi par nos contemporains du « grand roman mondial », pour reprendre une expression de Milan Kundera.

Né en 1947, Olivier Rolin passe son enfance au Sénégal où son père travaille comme médecin militaire. Sa vie est marquée par un certain nombre d’événements dont ses livres, romans ou récits, se font l’écho : son père est engagé dans la lutte contre le nazisme. Étudiant brillant, Olivier Rolin rompt avec l’université autour de mai 1968, et s’implique dans le mouvement maoïste jusqu’à 1973, quand la tentation de la violence se fait trop pressante et qu’il la rejette. Il connaît alors la désillusion et prend ses distances à l’égard des idéaux du siècle passé : l’utopie a laissé place à la terreur. Demeure chez lui une fascination pour la Russie, pays qu’il arpente en bien des circonstances. Son attirance pour l’Amérique latine est aussi importante, et plus généralement un goût du voyage, aussi bien sur les continents que dans les pages des grands textes.

Olivier Rolin travaille un temps comme reporter dans un monde qui change déjà, avant que le mur de Berlin ne s’effondre. Lecteur, il fait connaître des œuvres aussi bien comme critique que comme éditeur. Son écriture surprend sans cesse car il passe d’un roman « hénaurme » comme L’Invention du monde (Seuil, 1993), à un texte épuré, d’un classicisme rappelant le XVIIe siècle, avec Port-Soudan (Seuil, 1994), histoire d’un amour douloureux en un temps sans pitié. Il joue avec les codes du roman du XIXe siècle dans Un chasseur de lions en 2008, et peut écrire de façon lyrique à la lumière de Baudelaire, comme dans Bar des flots noirs. Certains écrivains tracent un unique sillon, Rolin préfère surprendre. Un récit comme Vera Cruz est empreint d’un mystère qui laisse la porte du sens grande ouverte.

L’ombre de Chateaubriand plane aujourd’hui au-dessus de l’œuvre de cet écrivain. Il a toujours aimé l’auteur des Mémoires d’outre-tombe et l’a souvent cité. Il suit les traces du mémorialiste dans ses derniers livres (avec toute l’autodérision qui convient quand on marche dans les pas d’un géant) : Extérieur monde (Gallimard, 2019) et Vider les lieux (Gallimard, 2022)[1]. Dans ces deux récits, l’auteur revient sur les lieux qu’il a fréquentés, de Buenos Aires à Shanghai, de Lisbonne à Moscou, les êtres qu’il a rencontrés, les lectures qui le conduisaient dans ces pays, parce qu’un lecteur aussi passionné s’oriente dans les villes et pays en suivant l’étoile des titres et des écrivains. Rolin est un conteur. Il aime les digressions, les parenthèses, les incidentes. Il aime les longs voyages en train ou en avion. Il fait l’éloge du compartiment comme de la cabine dans Vider les lieux et célèbre des activités désuètes comme prendre son temps, réfléchir, contempler, admirer.

L’œuvre de Rolin est mélancolique et ironique. La double distance qu’elle suppose n’est pas forcément une attitude « moderne », mais elle incite à la communion avec nos prédécesseurs et ancêtres, et rend tout à coup vivant ce que nous croyions disparu.

Quelques propositions pour entrer dans l’univers d’Olivier Rolin

Les bibliographies ayant quelque chose d’effrayant, voici une sélection de cinq titres, en collection de poche pour la plupart :

Tigre de papier (Points, collection « Signatures », 2002). Une automobile tourne autour de Paris. Un narrateur conduit et raconte, à celle qui voyage avec lui, fille d’un compagnon de lutte, les années soixante-dix et la tentation révolutionnaire. Ce tour du périphérique, tour de la mémoire, rappelle le goût du cercle chez l’écrivain. Rolin dresse le portrait d’une époque, et donne les clés d’une sorte d’autobiographie romancée, distancée. Un roman à la fois drolatique et terrible.

Bakou, derniers jours (Points, 2010). Quelques années avant de faire le voyage vers Bakou, Olivier Rolin avait imaginé sa mort dans une chambre d’hôtel de la capitale d’Azerbaïdjan. Malgré les objurgations de ses amis, il est allé à Bakou et y a passé du temps. Flânerie mélancolique, souvent amusante, ce récit est constitué de courts chapitres qui mêlent rencontres, lectures, légendes contemporaines et promenades, jusqu’au Turkménistan voisin. On suit et on se laisse égarer. Une façon comme une autre de voyager en sa compagnie (et en celle de quelques écrivains fantômes).

Bric et Broc (Verdier, 2011). Parmi les divers essais, articles et entretiens qu’il a consacrés à des auteurs comme Borges, Vassili Grossman, Vassili Axionov ou Italo Calvino, ce recueil traite du style (partant de l’étymologie qu’en bon helléniste il met en relief), de la nuance si chère à Barthes, de l’Iliade, des Choses vues, de Victor Hugo et du roman, genre sans cesse en métamorphose. C’est brillant, vivant, intelligent sans être inutilement savant.

Le Météorologue (Points, 2014). C’est l’histoire d’un savant qui envoie des lettres à sa fille, avec des dessins de fleurs, des devinettes, de quoi éclairer et distraire l’enfant. Lui est enfermé dans le goulag, sans aucune autre explication que l’arbitraire stalinien. En 1934, il disparaît, abattu dans une forêt. Ce météorologue a réellement existé, et en racontant son parcours, Olivier Rolin raconte le rêve d’une nouvelle société, l’horreur des purges et assassinats, les illusions perdues avec l’utopie détruite.

Extérieur monde (Folio, 2019). L’auteur de ce récit, qui mène au bout du monde, raconte une vie et n’a pas de plan bien établi quand il commence. Sa plume vagabonde. Rolin conduit d’un trajet en Russie à une halte soudanaise, de Lisbonne à Buenos Aires, deux de ses villes de cœur, lieux arpentés, sur lesquels il a écrit des romans, récits ou textes sans genre précis.

Écrire avec Olivier Rolin

La première proposition est des plus banales : elle consiste à suivre l’écrivain dans Paris et déambuler sur les traces des personnages de Tigre en papier.

Il est plus aisé de travailler sur les textes pour soi ou avec une classe, en atelier d’écriture. Cette activité peut rendre vivante une lecture faite en classe de lycée, mais qui peut aussi constituer un chapitre très personnel de son autobiographie de lectrice ou de lecteur. Le passage qui suit est tiré de Bric et broc (p. 53, Verdier, 2011) :

« Ici, il faudrait étudier plus finement le rapport de la narration, du continu qu’elle suppose, à la forme brève et mémorable – à travers notamment les analyses de Barthes sur le haïku, ce qu’il appelle le « tilt » ou l’effet de « c’est ça ! » Le destin de tout livre est de se transformer, dans l’esprit du lecteur, en une suite de ces memorabilia, une succession, ou plutôt un émiettement de scènes discontinu et sans ordre. ‘‘ La suite des temps, écrit Valéry, transforme toute œuvre – et donc tout homme – en fragments. ’’ Il serait intéressant de comparer, chez plusieurs lecteurs, les ruines de leurs lectures : quelles sont vos ruines des Misérables ? De L’Éducation sentimentale? Qu’est-ce qui tient toujours debout ? Dessinant quel relief, quelles figures ? Y a-t-il une grammaire de l’oubli ? Qu’est-ce qui différencie les ruines d’un livre, d’un tableau, d’une pièce musicale ? Ceci pourrait être le fondement d’une nouvelle discipline (l’éripiologieï), symétrique de la génétique. »

Personnellement, des Misérables : l’histoire de Mgr Myriel et des flambeaux volés, celle de la charrette de Fauchelevent, les égouts de Paris, l’éléphant de la place de la Bastille, la masure Gorbeau et le guet-apens tendu à Jean Valjean, son évasion du Petit-Picpus dans un cercueil, la mort de Gavroche, Cambronne à Waterloo, le suicide de Javert… De L’Éducation sentimentale :le bateau de Montereau, Frédéric et Rosanette à Fontainebleau, les cheveux gris de Madame Arnoux.

On peut aussi travailler sur les systèmes totalitaires, et proposer, parmi divers textes, des extraits du Météorologue, et un poème tiré de Requiem, d’Anna Akhmatova, comme l’introduction ou l’épilogue du recueil, dans la traduction de Sophie Benech (Interférences, Paris 2005). Dans Le Météorologue, on lira par exemple, dans la partie IV, p.196, ce passage :

« Ce ‘‘ tropisme russe ’’ n’est donc bien sûr pas une attraction purement géographique, une espèce d’aspiration par l’espace, car cet espace n’est pas seulement une étendue, il n’est pas seulement abstrait ou négatif, ligne de fuite, absence de limites (l’étant aussi) : il est peuplé par les fantômes de la plus grande espérance profane qui fut, et du massacre de cette espérance, la Révolution et la mort sinistre de la Révolution. […]  Après cela, il y a bien encore des révolutions, ce sont des luttes de libération nationale, des putschs militaires, des émeutes triomphantes, des coups de théâtre, des débarquements réussis, mais plus jamais, en dépit de leurs efforts pour se donner l’apparence d’un message universel (la Chine, Cuba), elles ne parviendront à parler au monde entier, urbi et orbi.».

Façon comme une autre, dans un travail commun entre les lettres et l’histoire, d’envisager la question des utopies, des systèmes totalitaires ou de la démocratie.

Enfin, dans un article consacré à Nabokov, et recueilli dans Paysages originels, Rolin fait l’éloge de l’écrivain cosmopolite né en Russie. Il s’attache à son sens, voire sa passion pour le détail. Un extrait page 52 (Points) peut servir de point de départ à un atelier sur cet aspect essentiel de l’écriture : « Le début de l’écriture, c’est d’être sereinement, magnifiquement conscient d’être conscient d’un grand nombre de choses variées ». Et toujours avec Nabokov, « Ce qui compte dans l’écriture, c’est la précision, la tyrannie du détail. »

Cet aspect de l’écriture est lié au goût de Rolinpour la métonymie : « La métonymie témoigne de ce qu’il appelle le génie propre du roman notamment dans Vie et destin de Grossman : « […] il fait voir les grandes choses à travers les petites, […] les grandes visions dans l’éclat bref mais mémorable d’une image. Il est l’art de l’ambigu, l’art de l’individu, il est aussi l’art du détail. Il ne nous fait pas comprendre l’Histoire à travers de prétendues lois, il nous la fait ” retrouver ” à travers ” une déflagration d’images ” (Proust) », écrit ainsi Rolin dans Bric et broc.

L’atelier consisterait, par exemple, à établir un pan de son autobiographie en s’arrêtant sur les seuls détails sensibles (vue, odorat, ouïe, toucher ou goût) qui marquent cette existence. Au début et à la fin des Années, nous y reviendrons, Annie Ernaux propose une telle énumération.

N. C.

Ressources pédagogiques

Dossier sur Olivier Rolin, Europe, juin-juillet-août 2017, n° 1058-1059-1060.


[1] Vider les lieux, Gallimard, à paraître le 3 mars

Image par défaut
Norbert Czarny