« Quand on a 17 ans », d’André Téchiné, ou le désir adolescent

« Quand on a 17 ans », d’André TéchinéIl faut une heure et demie à Thomas pour venir au lycée chaque matin dans la neige depuis la ferme de ses parents adoptifs dans les Pyrénées jusqu’au village. Mais il aime mieux ce trajet et cette vie laborieuse dans les champs et les étables que l’étude et la préparation de son baccalauréat. On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans….
Le titre du dernier film d’André Téchiné le place délibérément sous le signe de Rimbaud, dont le poème est dit dans une des scènes inaugurales par le jeune Damien en cours de français, ce qui lui vaut un inexplicable croche-pied de la part de Thomas. L’agressivité ne cesse de se manifester les jours suivants entre les deux adolescents.
Jalousie du garçon métis adopté pour ce fils que sa mère vient chercher chaque jour à l’école ? Agacement devant les performances du bon élève incollable en maths ? Autant de fausses pistes envisagées jusqu’à ce que la mère de Damien, Marianne, mette bon ordre à cette hostilité en invitant Thomas à venir habiter chez eux pour lui faciliter la vie pendant que sa mère est hospitalisée.

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Corentin Fila et Kacey Mottet Klein dans « Quand on a 17 ans », d’André Téchiné
Corentin Fila et Kacey Mottet Klein dans « Quand on a 17 ans », d’André Téchiné

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Une exploration de l’adolescence

Entre ces deux familles, celle du militaire absent et de sa femme médecin et celle des fermiers, et entre les deux garçons, se noue alors une amitié solide, qui évolue peu à peu vers autre chose au fil des trois trimestres scolaires qui structurent le récit.
André Téchiné a alterné au cours de sa carrière les grands récits romanesques et les histoires intimistes, souvent autobiographiques. Il a traité en particulier l’homosexualité – thème qui le concerne personnellement – dans Les Roseaux sauvages qui, en 1995, a remporté les Césars du meilleur film, du meilleur réalisateur et du meilleur scénario, et le Prix Louis-Delluc. L’adolescence est son “terrain privilégié, celui qui correspond le plus étroitement à sa sensibilité », dit-il dans un entretien accordé à Télérama (29 mars 2016), car « dans l’adolescence, l’expérience rêvée et l’expérience vécue se rejoignent », ce qui peut donner aux films sur la jeunesse un charme « magique« .
Dans Les Sœurs Brontë (1979), le jeune frère, Branwell, refusant de sortir de l’adolescence, « tombe dans son versant romantique, mélancolique et mortifère« . Dans Quand on a 17 ans, il s’agit, au contraire, d’une initiation, d’une libération pour les deux adolescents, d’une mutation décisive entre l’enfance et l’âge adulte, et il est évident que le cinéaste se projette dans ses personnages.
La nature et les saisons offrent un cadre sublime à cet épanouissement. Tandis que les scènes d’intérieur approfondissent le thème du désir adolescent. La préparation d’un devoir oblige ainsi les deux garçons à se poser la question de la différence entre le besoin, situation de manque, appétit physique et animal, et le désir, proprement humain, défini par Leibniz comme « l’inquiétude qu’un homme ressent en lui-même par l’absence d’une chose qui lui donnerait du plaisir si elle était présente » (Nouveaux Essais sur l’entendement humain).
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« Une solidarité sociale est possible »

Avec sa co-scénariste Céline Sciamma (Naissance des pieuvres 2007, Tomboy 2011, Bande de filles 2014), Téchiné s’est inspiré du téléfilm New Wave (2008) de Gaël Morel, son protagoniste des Roseaux sauvages devenu réalisateur, en transformant une issue tragique en quelque chose de beaucoup plus lumineux et plein d’espoir. Trop peut-être, car du coup, l’intrigue paraît un peu fade.
Mais Téchiné sait comme personne filmer l’éveil de la sensualité. Dans Les Roseaux sauvages, l’amour était assez intellectualisé « puisque le personnage était cinéphile et se croyait amoureux d’une jeune adolescente, puis se rendait compte qu’il se trompait d’histoire d’amour et de partenaire ». Dans Quand on a 17 ans, la violence initiale est inhérente à la relation et la maintient sur un plan purement physique, puis la mène jusqu’à un véritable état de grâce amoureux.
Mais avec le beau personnage de Sandrine Kiberlain, la mère, qui écoute et aime ces deux garçons sans les juger et tente d’apprivoiser leur agressivité, le scénario entend créer des ponts entre les générations et montrer que l’initiation n’est pas seulement sexuelle mais affective et morale.
À notre époque de méfiance, d’individualisme et de fermeture, Téchiné a voulu montrer, dit-il, « qu’une solidarité sociale est possible, que même dans les campagnes profondes, l’hospitalité est présente » et que l’école est un lieu de sociabilité privilégié. Il a voulu « rendre l’utopie possible, en créant un monde où la rencontre et le soutien existent ». Deux familles unies, une femme heureuse qui aime son métier, son mari, son fils, et qui prend soin de l’autre garçon, Tom, en l’aidant dans son travail scolaire. C’est le partage des bonnes volontés, le règne des bons sentiments. Pour le cinéaste, ce genre d’utopie est « une nécessité par les temps qui courent ».
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Un film intimiste et sensible

En regardant ce film, on ressent en effet une grande sérénité, créée à la fois par la photo superbe de la nature, par la bande son à la fois sobre et suggestive d’Alexis Rault, par un montage nerveux et par la prédominance des gros plans qui centrent l’action sur les deux garçons, excellemment interprétés par Kacey Mottet-Klein et Corentin Fila, très émouvants.
Quant aux dialogues, ils sont d’une grande intelligence, refusant de s’appesantir sur le choc de la découverte de l’homosexualité par la mère de Damien ou sur son deuil, pour laisser place à la pudeur des sentiments et des émotions, symbolisée par le brouillard qui tombe sur le paysage de montagne que Tom voulait offrir à Marianne comme consolation.
Depuis longtemps André Téchiné n’avait pas réussi un film aussi intimiste et aussi sensible.

Anne-Marie Baron

 
 

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