Pénurie d’enseignants :
puiser au vivier des grandes écoles

Plutôt que de recruter en urgence des vacataires qui n’ont pas ouvert un livre de grammaire ni vu un adolescent ou un enfant depuis des années, pourquoi ne pas se tourner vers les sortants des filières d’élite, prêts à une année de césure sociale et solidaire et encore tout frais émoulus du système scolaire ?

Par Pascal Caglar, professeur de lettres (académie de Paris)

Plutôt que de recruter en urgence des vacataires qui n’ont pas ouvert un livre de grammaire ni vu un adolescent ou un enfant depuis des années, pourquoi ne pas se tourner vers les sortants des filières d’élite, prêts à une année de césure sociale et solidaire et encore tout frais émoulus du système scolaire ?

Par Pascal Caglar, professeur de lettres (académie de Paris)

La rentrée 2022 a mis en évidence la crise de recrutement sans précédent à laquelle l’Éducation nationale se trouve confrontée. Crise complexe combinant crise des concours, crise des vocations et crise des formations. Le ministère en charge a cherché à amortir ses effets par un recrutement express, en mode job dating, fortement décrié, ainsi que par l’annonce d’un plan de revalorisation du métier. La dramatisation médiatique de cette rentrée, exprimée par la question anxieuse : « Y aura-t-il un enseignant devant chaque classe ? », en masque une autre tout aussi préoccupante : « Y aura-t-il des enseignants compétents devant chaque classe ? » Ne rien céder sur le niveau, être vigilant quant à la qualité de l’enseignement dispensé, tel est aussi l’enjeu des nouvelles procédures de recrutement.

Plutôt que de faire appel à des gens de faible qualification, éloignés du monde de l’éducation et des savoirs académiques, plutôt que de faire des campagnes s’adressant à n’importe qui ou presque, pourquoi ne pas réfléchir aux viviers de compétences non exploités ? Pourquoi, par exemple, ne pas se tourner vers les élèves issus des grandes écoles ? Ceux-ci sont très nombreux, ils ont passé et réussi des concours exigeants et pluridisciplinaires, ils ont encore une connaissance réelle du système scolaire, ils n’hésitent pas à prendre une année de césure, ils ont très souvent le goût de l’engagement civique, ils sont souvent nombreux à donner des cours dans des officines privées… Sans compter qu’un certain nombre finit, après quelques années désenchantées dans le monde de l’entreprise, par se tourner vers l’enseignement.

Vers un service civique d’enseignement ?

La proposition est-elle déraisonnable ? Avant la suppression du service militaire en 1996, normaliens et autres élèves de grandes écoles nationales devaient accomplir leur service dans l’enseignement à l’étranger dans le cadre de la coopération. C’était souvent une interruption dans leur travail de recherche ou leur plan de carrière, mais le service était rendu, durant deux ans même, en raison de la durée des contrats de VSN (18 mois en tant que volontaire au service national). Aujourd’hui, avec la forte pénétration dans les mentalités, notamment chez les jeunes, des idées de solidarité, d’engagement et de citoyenneté, il y aurait là une occasion de mettre en pratique ces idéaux de responsabilité sociale. Voire, pour certains, de donner du sens à leurs études.

La proposition est-elle faisable ? Ce printemps, plus de 4 000 postes n’ont pas été pourvus, chiffre record qui a mis en émoi tout le monde de l’éducation. Or, chaque année, c’est plus de 27 000 étudiants à bac + 2 ou bac + 3 qui intègrent une grande école : près de 19 000 en école d’ingénieur, plus de 7 000 en école de commerce, près de 1 000 dans l’une des quatre écoles normales supérieures. Sans même rendre obligatoire cette année d’enseignement en fonction des disciplines de spécialité ou des notes obtenues aux divers concours, il est vraisemblable qu’accompagné, pourquoi pas, de contreparties de la part des écoles, le défi d’un an en milieu scolaire, dans son académie d’origine, tente assez de sortants de grandes écoles pour réduire le manque d’enseignants dans les matières déficitaires, à commencer par les maths, les lettres et les langues.

Césure utile

La proposition est-elle préjudiciable ? Pour l’Éducation nationale, certainement pas. Un jeune étudiant compétent et motivé ne peut ramener que la confiance en ces vacataires jusque-là soupçonnés d’être des sous-profs, bien inférieurs aux enseignants lauréats du concours du Capes. En outre, savoir que son professeur, issu de concours sélectifs, est un élève d’HEC ou de l’ENS, aurait plutôt un effet positif sur les élèves et leur classe. Quant aux étudiants eux-mêmes, ils sont si nombreux à interrompre un an leurs études pour des projets divers et variés, loisir ou engagement quelconque, social ou environnemental, qu’il y a peu de risque qu’une expérience dans l’enseignement les pénalise dans la reprise de leur cursus et soit une tache sur leur CV.

À dire vrai, le recours à des élèves des grandes écoles n’est qu’une invitation à travailler au retour du niveau et de la qualité chez les non-titulaires, et non une solution avancée de manière péremptoire. Ce qui est insupportable, c’est de voir se dégrader la compétence disciplinaire des enseignants appelés à la rescousse ; ce qui est insupportable, c’est de sous-estimer la maîtrise et l’amour d’une discipline dans les nouveaux profils recherchés ; ce qui est insupportable enfin, c’est l’hypocrisie des formations expresses et des artifices de tutorat et accompagnement divers. L’idée qu’en lettres, par exemple, ces vacataires sortis de nulle part ont à peine lu nos classiques et ne peuvent faire une leçon de grammaire qu’avec un manuel sous la main, est dramatique et scandaleuse.

Il est temps de remettre entre les mains de jeunes amis du savoir la défense et promotion de disciplines dignes d’un enseignement de qualité. C’est possible et c’est nécessaire.

P. C.

Ressources


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Pascal Caglar