« Phrères », de Claire Barré

"Phrères", de Claire BarréUne bonne idée ne suffit certes pas à faire un bon roman mais il en faut quand même une pour écrire une œuvre digne de ce nom. Et la bonne idée de Claire Barré avec son Phrères, c’est de saisir, en ouverture du roman, Roger Gilbert-Lecomte et son ami René Daumal un 19 mars 1925, jour au cours duquel les deux adolescents ont décidé de se donner la mort. La suite du roman nous renverra onze jours plus tôt pour nous faire vivre les journées qui précèdent le suicide programmé des deux futurs poètes.
L’idée est astucieuse parce qu’elle met en avant le poids, le rôle, l’omniprésence de la mort dans la vie et par conséquent dans l’œuvre de ces deux figures mineures de la littérature française qui pourraient bien un jour, à l’image de leur vénéré modèle Gérard de Nerval, accéder au rang des maîtres incontournables.

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De gauche à droite : Robert Meyrat, Roger Gilbert-Lecomte, Roger Vailland, René Daumal
De gauche à droite : Robert Meyrat, Roger Gilbert-Lecomte, Roger Vailland, René Daumal

Le cercle des poètes

Claire Barré excelle à recréer l’incandescence de la jeunesse, d’une adolescence éprise d’absolu dans un monde (le Reims de l’entre-deux-guerres – la province endormie sur ses certitudes) pétri de conventions et de préjugés. Les deux adolescents Roger Gilbert-Lecomte et René Daumal ont formé un groupe dédié à la poésie et à la quête des états de conscience limite.
Derrière le duo, deux autres figures : Roger Vailland, le futur dandy gauchiste, et Robert Meyrat, dit La Stryge, dont Pierre Minet dira qu’il était, en « ce temps là », « un gracieux Lucifer, une sorte de Maldoror junior », portrait que la romancière confirme non sans une certaine jubilation.
 

René Daumal
René Daumal

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Phrères en poésie

Les quatre compères ont des airs de poètes disparus, on sent bien que l’aventure fait avant tout sens pour Lecomte et Daumal. Le premier s’abime déjà dans les drogues qui le tueront. Sa famille l’insupporte : la mère infantilisante et inconsciemment incestueuse le dégoûte autant que ce père qui ne parvient pas à dissimuler la haine que lui inspire son fils.
« Comme il aurait voulu mourir avant de naître, ou même ne jamais être tiré hors de ce monde avant le monde, hors de l’universel, cet ailleurs auquel il appartient et qu’il désire rejoindre. » Les drogues sont là pour ça, l’aider à rejoindre l’universel sans avoir à trop se fatiguer, ainsi qu’il le confessera à son ami Daumal.
Daumal de son côté, issu d’un milieu athée, se lance dans une quête mystique tissée de yoga, d’ascétisme et d’étude du sanskrit. Les deux jeunes gens semblent les deux faces d’une même médaille : « Phrères » (l’orthographe est une référence au pataphysicien Jarry), ils « sont sur le même navire, leur sublime amitié est plus solide que les différences qui les éloigneront peut-être un jour ». Le texte de Claire Barré, pour ceux qui connaissent les destins de Gilbert-Lecomte et Daumal, est ponctué d’une ironie dramatique qui teinte de pathétique l’urgence de cette amitié, de cette soif de vie qui habite les deux jeunes hommes.
 

Roger Gilbert Lecomte
Roger Gilbert-Lecomte

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Pulchinella

Les deux amis sont séduits et subjugués par les charmes de la transparente et mystérieuse Pulchinella. Entre un Gilbert-Lecomte, Arlequin séducteur, et un Daumal, ascète lunaire, elle assiste désespérée aux frasques des phrères. Elle aime Gilbert-Lecomte qui le lui rend mal. Son nom constitue à lui seul un programme : elle sera pour les deux jeunes hommes l’incarnation de la Femme. La connotation mythique de son nom rend compte de cette dimension fascinatoire.
Mais elle est aussi une jeune femme des années trente qui rêve d’un bonheur simple, de mariage en robe blanche et d’une vie rangée. Rêve que les deux phrères n’auront pas le cœur de briser. Pulchinella permet aux deux jeunes idéalistes de mesurer l’écart qui sépare leurs rêves de la réalité, elle est un personnage clé qui finalement les aide à sortir de cet absurde pacte suicidaire qu’ils ont contracté, sa présence autorisant un dénouement momentanément heureux.
 
Le Grand Jeu
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Épilogue, la jeunesse et la mort

Un très bel épilogue vient conclure le roman : janvier 1944, l’amitié de Daumal et Gilbert-Lecomte s’est noyée depuis longtemps dans le naufrage du Grand Jeu, ce mouvement poétique qu’ils ont animé de 1927 à 1932. Daumal vient d’apprendre la mort de son « phrère ». Du tétanos.
Daumal pense immédiatement à « Tétanos mystique », ce poème écrit par Gilbert-Lecomte à l’âge de seize ans, « Comme si Roger avait eu […] la prescience de ce qui le tuerait. » Lui-même est atteint par la tuberculose qui va l’emporter dans quelques mois, il s’est engagé depuis des années sur les voies de l’ascétisme qui l’ont définitivement éloigné des drogues qui pour Leconte sont restées ce « long dérèglement de tous les sens » qui ouvre les portes de l’inconnu.
Daumal est envahi d’une immense tristesse mais « ignore si c’est sur Lecomte ou sur lui-même qu’il pleure. Sur cette jeunesse éclatante, détraquée qui gît toujours dans le caveau scellé des souvenirs ».

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Avec Phrères, Claire Barré produit un roman âpre et lumineux qui, dans une langue à la fois tranchante et lyrique, restitue les tourments de l’adolescence, l’éternel conflit entre l’idéalisme et l’impavide oppression d’une société qui ne tolère les écarts de sa jeunesse que pour mieux les contenir.
Les portraits que la romancière fait des deux jeunes poètes sont nourris d’une érudition sans faille et soutenus par la force d’une empathie qui témoigne d’une parfaite connaissance de leurs œuvres respectives. C’est un roman d’autant plus salutaire qu’il rappelle la force subversive des idéaux de la jeunesse et l’empreinte déterminante qu’ils ont sur l’existence de ceux qui savent leur rester fidèles.

Stéphane Labbe

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• Claire Barré, « Phères », Robert Laffont, 2016, 252 p.
• Voir sur ce site : René Daumal ou la poétique du salut, par Stéphane Labbe.
 

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