Quel nouveau souffle pour l’enseignement des langues anciennes ?

La défense des langues anciennes dans la culture européenne par le ministère de l’Éducation ne réjouira que les profanes. Les enseignants de latin et grec voient fondre chaque année le nombre de candidats aux concours dans ces disciplines qui semblent bradées.

Par Pascal Caglar, professeur de lettres

La défense des langues anciennes dans la culture européenne par le ministère de l’Éducation ne réjouira que les profanes. Les enseignants de latin et grec voient fondre chaque année le nombre de candidats aux concours dans ces disciplines qui semblent bradées.

Par Pascal Caglar, professeur de lettres

« Pour une défense européenne des langues anciennes » : l’annonce ne manque ni d’ambition ni d’éclat ni de solennité. Pas moins de trois pays avec la France, l’Italie, la Grèce et Chypre, viennent de lancer, ce mardi 16 novembre, une alliance européenne pour l’enseignement des langues anciennes. Elle est assortie d’une déclaration sur le rôle structurant joué par le latin et le grec dans notre culture européenne, et généreusement accompagnée de l’extension optionnelle du latin aux voies technologiques des lycées, d’une heure complémentaire de culture latine au collège et d’une nouvelle section Mare nostrum, chère à la culture méditerranéenne de Fernand Braudel.

Si le projet a de quoi impressionner le grand public, le tout petit public des derniers hellénistes et latinistes enseignant au collège et au lycée ne manquera pas de sourire. Car enfin, de qui se moque-t-on ?

Pour rappeler l’état dans lequel ce ministère a plongé la formation des lettres classiques en France, les chiffres parlent d’eux-mêmes. Chaque année voit diminuer le nombre de candidats au Capes de lettres classiques, au concours de l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, à l’agrégation de lettres classiques (en 2020, 140 candidats ayant composé – pour 71 postes –, contre 240 en 2015) et, en amont, dans les filières optionnelles des collèges et lycées qui voient fondre d’autant plus vite leur nombre de latinistes que la matière n’est plus perçue comme garantissant une classe protégée. Au-delà des chiffres, les rapports de jury déplorant le niveau pitoyable des étudiants se succèdent. Les commentaires des professeurs du secondaire sur leur enseignement de culture antique, transformé avec talent en animations récréatives, prennent la tonalité d’un discours de fin de vie.

Le rôle structurant du latin et du grec dans la culture européenne est pourtant si important que l’ancien français, maillon essentiel dans le passage du latin au français, a été abandonné au Capes de lettres malgré les vives protestations du milieu universitaire. De même, le Capes de lettres classiques est inexorablement bradé, atteignant, faute de candidats, ce triste record de plus de 60 % de reçus depuis plusieurs années. Les collègues de collège s’interdisent de faire apprendre les déclinaisons à leurs petits élèves, menaçant d’abandonner l’option en cas d’efforts à fournir. Malgré un accompagnement pédagogique de grande qualité (Odysseum), le latin est finalement un cours de français, en français, sur des objets bien peu spécialisés, comme les films Quo vadis, Gladiator et Ben Hur, des maquettes du forum et de la Rome impériale, des radicaux latins entrant dans le vocabulaire français. Le tout encouragé par des manuels qui soulignent « la modernité d’une discipline au carrefour de l’histoire, de l’histoire des arts, des langues, des sciences et des TICE1»

En dépit des apparences, ce « carrefour des disciplines » n’est pas encore le but suprême de cet enseignement. L’objectif ultime, la véritable « modernité » de la culture antique est, nous rappelle in fine la déclaration, de « faire émerger chez nos élèves le sentiment d’être des citoyens européens éclairés et émancipés ». L’éducation à la citoyenneté, le grand mot est lâché ! Non seulement voilà de quoi renouveler les manuels de latin qui pourront donc désormais ajouter à la longue liste des disciplines transversales l’incontournable éducation civique, mais voilà encore une discipline réhabilitée au nom de son aptitude à servir les valeurs de la République, unique objet de l’attention du ministère. Après le latin ludique, vive le latin civique !

Soyons rassurés : sous l’égide de l’Europe, le latin est donc promis à un bel avenir. Et comme une bonne nouvelle ne vient jamais seule, parions que sous peu il n’y aura plus besoin d’une formation en lettres classiques pour enseigner la culture antique.

P. C.

1 – Technologies de l’information et de la communication pour l’enseignement.

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Pascal Caglar