Remettre le professeur documentaliste au centre des pratiques pédagogiques

Le CDI du collège Mozart à Athis-Mons (91)

ÉDUCATION AUX MÉDIAS ET À L’INFORMATION. Les professeurs documentalistes occupent un rôle central dans les établissements. Ils sont souvent mis à l’écart de la communauté éducative quand leur vocation et leurs missions les placent au carrefour des pratiques pédagogiques et à la pointe de la modernité.
Par Alexandre Lafon, professeur agrégé d’histoire

« Continuité pédagogique », « prime informatique », « protocole sanitaire » : pendant l’épidémie de Covid-19, l’école se mobilise pour mener à bien ses missions dans une situation inédite et difficile qui implique l’ensemble de la communauté éducative. Une catégorie d’enseignants semble pourtant reléguée à la périphérie de cette communauté : celle des professeurs documentalistes. « Aujourd’hui plus que jamais, il est temps de faire reconnaître nos missions et s’exprimer contre ces injustices et humiliations incessantes par rapport à notre travail », souligne le texte d’une pétition en ligne publiée voilà quelques mois par Ophélie D., « prof doc ». Pour mettre en adéquation les vœux pour l’école d’aujourd’hui et de demain et les actes qui s’y rapportent, il est une figure clé à réinvestir symboliquement et pratiquement, pour le plus grand bien de la communauté scolaire.
L’éducation aux médias et à l’information (ÉMI), les parcours d’enseignement artistique et culturel (PEAC) et les parcours citoyens, si essentiels à la construction des élèves comme citoyens en devenir, ont besoin d’un centre névralgique. Celui-ci doit être fédérateur, ouvert, dynamique, facilitant les manifestations culturelles, les installations artistiques, les lieux de savoir et d’acquisition de compétences transversales. L’école se pose aussi comme un lieu repère où l’élève se sent en sécurité culturelle. Mieux : dans un cocon qui le transporte vers d’autres rives salutaires. Par ses missions premières, le professeur documentaliste apparaît comme la personne ressource idoine, et le CDI comme un carrefour des énergies utiles et créatrices.
Si l’institution doit se métamorphoser, c’est aussi de ce côté qu’elle doit se tourner. Il n’y a qu’à suivre le fil Twitter du hashtag #jesuisprofdoc pour mesurer le volontarisme des professeurs documentalistes, formés à enseigner et à transmettre, mais également leur désarroi devant le manque de reconnaissance et de moyens pour mener à bien ce pour quoi ils se sont formés. L’école omet de valoriser un élément stratégique de son arsenal pédagogique : jusqu’à quand ?
 

Le centre de documentation au centre des apprentissages

La circulaire de mars 2017, intitulée Les missions des professeurs documentalistes, insiste à raison sur trois missions essentielles qui guident le métier : « Le professeur documentaliste est enseignant et maître d’œuvre de l’acquisition par les élèves d’une culture de l’information et des médias, maître d’œuvre de l’organisation des ressources pédagogiques et documentaires de l’établissement et de leur mise à disposition, et il est acteur de l’ouverture de l’établissement sur son environnement éducatif, culturel et professionnel ».
Comme sa titulature l’indique, le professeur documentaliste est avant tout un enseignant, donc pleinement inscrit dans une action de transmission de connaissances, de compétences, de savoirs, de savoir-être et de savoir-vivre. Membre de la communauté éducative, il est associé à un lieu central de l’établissement scolaire : le centre de documentation et d’information ou CDI.
Le CDI n’est pas une classe, il est davantage encore. C’est là que le « prof doc » accueille les élèves dans un environnement propice à la découverte : de livres, de journaux et magazines d’information, de ressources numériques, de la recherche documentaire et de critique de la fabrique de l’information (pertinence, qualité, fiabilité). Le CDI n’est pas un lieu périphérique pour l’attente, ou les devoirs à faire. Il doit se penser dynamique, réceptacle de projets, de productions pédagogiques et artistiques, associé à l’actualité (médiatique ou de la vie de l’établissement). Le CDI est un « territoire vivant », en mouvement, qui voit circuler enseignants et élèves. Pour paraphraser notre Constitution, il devrait être appréhendé comme un espace pour et par le peuple des élèves.
Troisième rôle du professeur documentaliste : ouvrir enseignants et élèves à l’ailleurs à travers des lectures physiques ou numériques, des expositions, la venue d’intervenants extérieurs (un point fort dorénavant du PEAC), etc.
Le professeur documentaliste a l’avantage de pouvoir proposer des activités pédagogiques en direction d’une discipline ou d’une thématique, mais aussi de plusieurs, associant l’ensemble de la communauté éducative et scolaire. Les textes officiels, dans le cadre notamment de la mise en œuvre des parcours, soulignent combien il déploie ses fonctions «  en relation  » : il est à la fois moteur et soutien.
Par exemple, il guide le Goncourt des lycéens, soutient la création d’un journal collégien, s’occupe de la Semaine de la presse et des médias dans l’école ou des concours de mathématiques, accueille des artistes. Le site des professeurs documentalistes de l’académie de Toulouse offre de ce point de vue un large panorama de l’activité déployée1. Hors temps de classe, le « prof doc » se trouve dans la transversalité, naturellement associé à l’accompagnement individualisé, au carrefour des disciplines, d’études et de culture, d’activités plurielles collaboratives. En histoire, par exemple, sur le concours national de la Résistance et de la déportation, ou sur le dossier du développement durable, et dans les projets académiques ou d’établissements, littéraires comme scientifiques. Le professeur documentaliste est dans la modernité pédagogique.
En dépit de la redéfinition de ses fonctions en 2017, il souffre d’une hiérarchie disciplinaire forte, et se voit trop souvent placé à la marge des autres professeurs, isolé. Comme si sa polyvalence était un frein et non un atout.
 

L’éducation aux médias au cœur du parcours

Les CDI restent trop souvent présentés, et perçus, comme une annexe de la salle d’études. Au pire, comme un lieu repoussoir peuplé de livres et de revues vieillis, vieillots : un centre de ressources ancien, du type « bibliothèque scolaire ». Lorsque l’on connaît les représentations a priori des livres par une majorité d’élèves, on se dit que le CDI n’apparaît pas dans le « top trois » des lieux scolaires les plus plébiscités. Quelques ordinateurs peuvent, à la limite, servir à certains pour poursuivre leurs navigations frénétiques sur la Toile. Mais combien d’établissements ont-ils récemment investi dans leur CDI, avec l’aide des collectivités ?
Ce lieu a pourtant été identifié, dès 2012, dans le cadre du projet de refonte profonde du système éducatif, comme un miroir du changement de paradigme éducatif : autonomie des élèves, pluridisciplinarité, éducation au numérique. Il s’agissait de faire cohabiter le livre et le numérique alors en plein développement, de transformer autant symboliquement que pratiquement l’ancien centre de documentation et d’information (CDI) en centre de connaissances et de culture (3C). Sur le fond, il était voué à devenir ce « carrefour d’apprentissages », selon l’expression canadienne, que nombre d’acteurs scolaires plébiscitaient sur le modèle des médiathèques, mais jouissant de surcroit du soutien de professionnels du pédagogique que sont les professeurs documentalistes. La croissance des nouveaux usages du numérique, les problématiques liées à ces usages impliquaient une éducation aux médias réenchantée et installée au cœur du parcours des élèves. Les attentats de 2015, puis l’assassinat de Samuel Paty en octobre 2020, soulignent l’urgence d’un aggiornamento sur le terrain de la lecture des informations.
Au cœur de la réforme ? Faire du 3C un lieu d’accueil décloisonnant les temps scolaires autour d’une pratique plus fluide et dynamisée, de rencontres et d’élaboration de productions pédagogiques. Tous les acteurs scolaires étaient invités à participer à ce changement : personnels de direction, enseignants, élus du conseil à la vie collégienne ou lycéenne, collectivités. On s’approchait de l’idéal projet républicain.
Certains établissements ont réussi cette mue, à l’image du collège François-Truffaut dans l’académie de Strasbourg. La page dédiée2 au projet de création du 3C est riche d’enseignements : sur le constat de départ autour du besoin d’un espace modulable, sur les réflexions communes concernant le comité de pilotage ou l’inscription du projet dans des concours académiques comme « Imaginez la classe de demain », sur les réalisations comme les espaces d’apprentissage des élèves, du groupe-classe à l’autonomie…
Des initiatives d’une grande richesse sont également à découvrir sur le site Archiclasse3, qu’elles concernent des collèges ou des lycées, parfois des écoles. Les espaces aménagés en concertation et dans le cadre de projets offrent de réelles opportunités. Les livres physiques ou numériques ne sont pas relégués au second plan : pour bien lire, il faut être formé, informé, disposer d’un espace de lecture confortable pour favoriser le calme et le « temps » de la découverte.
Le ministère de l’Éducation nationale a lancé, en février 2021, une concertation publique – démarche très à la mode à l’heure de la démocratie « participative » – sur les bâtiments scolaires afin d’imaginer les écoles, collèges et lycées « d’aujourd’hui et de demain ». Des sujets percent comme la « transition écologique, la santé, la sécurité, l’évolution des pratiques pédagogiques, le bien-être, l’inclusion et l’ouverture sur le territoire ». Le CDI/3C aurait pu être mis en première ligne des espaces à repenser. Las… À l’heure d’une école inclusive, il reste oublié dans la réflexion.
Les tensions et drames que subit l’école ne doivent pas aboutir à des réflexes de panique et de réaction. L’action réformatrice s’appuie sur des constats clairs et des orientations concrètes. Le manque de sens donné aux apprentissages, le poids trop important des enseignements disciplinaires, les effectifs pléthoriques dans les classes apparaissent comme quelques points faibles bien identifiés par les acteurs de l’éducation. Ils mènent les élèves à des déficits de savoir et de compétences et expliquent en grande partie le classement bien médiocre de notre éducation nationale comparée à d’autres systèmes éducatifs. L’avenir est à l’implication plus grande des professeurs documentalistes dans les grands projets pédagogiques nationaux.
 
RESSOURCES
 
1. Académie de Toulouse : https://disciplines.ac-toulouse.fr/documentation/
2. Académie de Strasbourg, collège François-Truffaut :
https://www.ac-strasbourg.fr/pedagogie/documentation/repenser-les-espaces/centres-de-connaissances-et-de-culture/
3. Archiclasse : https://archiclasse.education.fr/experimentations-et-temoignages
Voir le site de l’APDEN, Association des professeurs documentalistes de l’Éducation nationale.
Et sur le site de l’École des lettres les très nombreuses expériences de promotion de la lecture menées par les professeurs documentalistes.

Image par défaut
Alexandre Lafon

5 commentaires

  1. Texte bien intéressant qui rejoint nombre de mes écrits et interventions passées et actuelles.
    Malheureusement, au sein même de la communauté professionnelle le consensus est bien loin d’être atteint….
    Les réformes actuelles ne vont pas améliorer les choses….

  2. Bravo! Je suis professeur documentaliste à Libreville au Gabon. Merci pour cet article nous ici de cette marginalisation. Je vais partager cet article auprès des collègues du Gabon.

  3. Très beau plaidoyer en faveur du métier de professeur.e documentaliste ! Qui laisse cependant de côté un élément essentiel : le manque criant de postes de professeur.e.s documentalistes. Notre circulaire de mission est une plaisanterie avec un poste par établissement, a fortiori en lycée. Et ne rêvons pas, cela ne va pas s’arranger.

Répondre à MambanaAnnuler la réponse