"Robert Mitchum ne revient pas", de Jean Hatzfeld

jean-hatzfeld-robert-mitchum-ne-revient-pasDes amoureux à Sarajevo

Il s’appelle Vahidin, elle se nomme Marija. Ils vivent en Yougoslavie et préparent les Jeux olympiques de Barcelone en 1992. Ils s’entraînent sur le mont Igman qui domine Sarajevo. Courses, tirs, et embrassades. Ils s’aiment.
Un jour de fin de printemps, ça tonne. Ce sont les premiers obus d’une guerre qui déchirera plusieurs années durant la Bosnie, et qui séparera Vahidin, bosniaque et donc musulman, de Marija, bosnienne, puisqu’elle est serbe et orthodoxe. Et avec eux, tout un pays, voire l’Europe entière.
Jean Hatzfeld, dont on connaît très bien l’œuvre consacrée au génocide rwandais, a été reporter à Sarajevo dans ces années de guerre. Il a raconté cette expérience dans un beau récit, L’Air de la guerre, paru en 1994. Ici, c’est de fiction qu’il s’agit, même si – on l’apprend en cherchant sur Internet – un athlète « sans nationalité définie » (ou peu s’en faut) a, comme Vahidin, remporté la médaille de bronze en tir aux Jeux olympiques de Barcelone. Mais il est mentionné comme athlète serbe, et non bosniaque.
Pour le reste, on est dans une fiction et les deux héros se trouvent bientôt séparés par la guerre. Vahidin quitte Ilidza, la banlieue dans laquelle Marija et lui vivaient en voisins, pour Sarajevo où demeure toute sa famille. Elle reste.
 

Deux êtres pacifiques pris dans l’engrenage de la guerre

Au début, tous deux y croient encore. Ils feront partie de l’équipe nationale yougoslave et elle remportera une médaille d’or qui lui est promise. La Yougoslavie est alors « le » pays du tir, comme le Brésil celui du football ou la Nouvelle-Zélande celui du rugby.
Ils doivent bientôt déchanter. Leur pays, qui disparaît de la carte, est exclu des Jeux.  Et, séparés, ils sont conduits à pratiquer leur sport d’une toute autre façon. Vahidin s’engage comme « dénicheur » de snipers dans sa ville. Son rôle est de repérer et d’éliminer les tireurs serbes (on disait ou dirait tchetnik) qui abattent quiconque va ou vient dans la principale artère de la ville. Les civils sont les principales victimes. Vahidin est un tireur d’élite et sa tête est mise à prix par les ennemis.
Marija, elle, se réfugie dans son travail d’ingénieur des eaux et forêts. Elle se brouille avec Monica, sa meilleure amie, qui voit derrière chaque Bosniaque un moudjahid et choisit de vivre à l’écart du front. Du moins tant qu’elle peut le faire sans être sollicitée par des officiers serbes. La suite du roman montre ce qu’il advient de ces deux êtres pacifiques, pris dans un engrenage. On les voit sur des années, pendant et après la guerre. Mais nous laissons aux lecteurs le soin d’en apprendre plus.
 

Au plus près des protagonistes

Jean Hatzfeld connaît parfaitement les lieux, les protagonistes de ce conflit, les circonstances. On peut lire son roman avec un plan de Sarajevo sous les yeux et, de page en page, errer dans les recoins de cette ville qui a dû être très belle. L’influence ottomane s’y sent, tant dans les paysages ou bâtiments que dans le comportement des habitants. On est avec Mirsad et Safet, les meilleurs amis de Vahidin, on accompagne Safet dans ses derniers moments de vie, sous un arbre, dans la lumière d’un printemps et sous les branches chargées d’un cerisier.
La sensualité affleure, ici et là, et par exemple dans le portrait d’Edina, une jeune femme qui accompagne Vahidin dans ses déambulations et ses nuits à Sarajevo. La guerre est également très présente puisque les héros se trouvent enrôlés dans un camp, que la menace est constante, insidieuse. On entre dans ces immeubles désaffectés qui surplombent l’aéroport de la capitale bosnienne, on observe celles et ceux qui descendent sur le tarmac dans la ligne de mire d’une carabine.
Et puis il y a les journalistes, comme Isabelle ou Frédéric, sorte de double de Hatzfeld, déjà croisé dans La Ligne de flottaison, roman qui se déroulait pour partie dans le cadre de la guerre en Tchétchénie. Ils sont là en nombre, venus du monde entier et en particulier du monde anglo-saxon, et ils vont d’un camp à l’autre, croisant des fiers-à-bras, des grandes gueules et des assassins, comme le trop fameux Arkan, mais aussi les habitants assiégés, ou les représentants de l’ONU, incapables d’assurer la moindre sécurité pour les victimes.
La présence des trois journalistes français semble inutile, du point de vue de la construction dramatique, jusqu’à ce que l’on comprenne ce qu’ils savent de Vahidin et de Marija, et qui justifie pleinement leur fonction.
 

La recherche de la sérénité

Parmi les vieilles passions de Hatzfeld, qui a créé avec quelques-uns les pages sport de Libération, on compte le football, l’athlétisme et, on le constatera ici, le tir.
Ou du moins il en sait assez sur ce sport pour en présenter les méthodes, pour montrer comment on le pratique, et en quoi ce sport très zen rappelle le tir à l’arc tel qu’il peut se pratiquer au Japon.
Quand les héros portent leur carabine, ils se transforment, trouvent une sérénité que la guerre a violemment troublée. Sans doute est-ce une clé à ce roman qui se termine moins tristement qu’on ne pouvait le craindre.

Norbert Czarny

• Jean Hatzfeld, « Robert Mitchum ne revient pas », Gallimard, 2013, 236 p.

• Voir sur ce site : « Englebert des collines », de Jean Hatzfeld, par Norbert Czarny.

• Panorama du roman contemporain sur ce site.

Image par défaut
Norbert Czarny

Laisser un commentaire

17 − 15 =