Sans famille, d’Hector Malot : le grotesque comme moteur de la satire

Adaptée par Léna Bréban et Alexandre Zambeaux sur la scène du Vieux-Colombier, Sans famille replonge dans ce voyage initiatique phare de la littérature de jeunesse. Sur un plateau tournant qui chante les changements de paysages, la dramaturge tourne la cruauté en dérision et célèbre les compagnons d’infortune et la solidarité.

Par Philippe Leclercq, professeur de lettres et critique

Adaptée par Léna Bréban et Alexandre Zambeaux sur la scène du Vieux-Colombier, Sans famille replonge dans ce voyage initiatique phare de la littérature de jeunesse. Sur un plateau tournant qui chante les changements de paysages, la dramaturge tourne la cruauté en dérision et célèbre les compagnons d’infortune et la solidarité.

Par Philippe Leclercq, professeur de lettres et critique

C’est l’un des plus beaux voyages et récits initiatiques de la littérature jeunesse. Celle-ci n’en était qu’à son premier âge d’or au moment de la parution de Sans famille d’Hector Malot en 1878. Le Théâtre du Vieux-Colombier invite à s’y replonger en cette fin d’année encore soumise à des vents contraires. Quelques jours précédant la première de la pièce adaptée par Léna Bréban, deux de ses comédiens étaient testés positifs au Covid-19, retardant quelque peu le départ pour la grande aventure malotienne. Depuis, tout est rentré dans l’ordre, et l’on peut désormais emboîter le pas à Rémi sur les routes cahoteuses de son existence. L’histoire est connue. Elle appartient à l’imaginaire collectif, des petits comme des grands : des adultes qui, sans doute, n’auront pas oublié les moments passés devant le dessin animé japonais qui popularisa définitivement l’existence du petit « Rémi sans famille », lors de sa première diffusion à la télévision à la fin des années 1970…

Le défi des pérégrinations au théâtre

Enfant abandonné, Rémi (Véronique Vella, parfaite) est recueilli et élevé dans l’amour par mère Barbarin (Clotilde de Bayser) – ah, les bonnes crêpes du lever de rideau ! – jusqu’à ses huit ans quand, père Barbarin (Alexandre Zambeaux), criblé de dettes, décide de le louer à un bateleur de passage, Vitalis (Thierry Hancisse, impressionnant). Sous la houlette de son nouveau tuteur, l’orphelin parcourt chemins et villes où il se produit aux côtés du singe Joli-Cœur et du chien Capi (Bakary Sangaré, drôle). Les gains sont maigres, mais la compagnie du fantasque Vitalis est chaleureuse, et Rémi devient un véritable artiste. Hélas, le maître vient à être incarcéré, et Rémi, après avoir trouvé refuge sur la péniche des Mulligan (Camille Seitz et Antoine Prud’homme de la Boussinière, épatants), tombe entre les mains de Garofoli (Alexandre Zambeaux), un souteneur d’enfants, au milieu desquels il fait la connaissance de Mattia (Jean Chevalier, excellent). Préférant la fuite au fouet, les deux garçons s’élancent sur de nouvelles routes jusqu’en Angleterre où, grâce au soutien de son nouvel ami, Rémi découvre ses riches origines, non sans avoir démasqué une fameuse bande de receleurs, les Driscoll…

Rémi n’est pas le seul à voyager. D’illustres aînés l’ont précédé sur les planches. Peer Gynt, Don Quichotte, Dom Juan… Leurs pérégrinations, et le théâtre qu’elles exigent, sont un défi et une obligation – jamais une limite – à repousser les murs de l’imagination. À faire de chaque épisode, comme ici pioché dans la copieuse matière du roman d’Hector Malot, un moment privilégié, une scène d’une intensité extraordinaire, un tableau auquel la mise en scène et le jeu des acteurs prêtent une force qui touche et émeut.

Carrousel et cabaret

La dramaturge Léna Bréban, auteure d’une récente mise en scène de Verte, de Marie Desplechin (l’école des loisirs), quitte le roman d’apprentissage des sortilèges pour la magie du théâtre à rendre réel ce qui ne l’est pas. Les pages du grand récit de formation qu’elle offre de tourner deviennent le carrousel d’un monde sur lequel elle entraîne à belle allure. Au sens propre, car une partie de la scénographie de Sans famille s’appuie sur un grand plateau tournant sur lequel cheminent les comédiens, reproduisant en cela les vastes déplacements des personnages dans l’espace, allant au gré des changements de décor et de lumière, entre proche et lointain, rétrécissement de la perspective et étirement des lignes. Voir défiler les paysages est un enchantement ; la marche qui les parcourt éprouve la durée du voyage mêlée aux tourments de la nature, en écho à ceux des héros. Souffle du vent, chute de neige, fog londonien, lumière du soleil sont des éléments qui participent du dispositif atmosphérique de la pièce. L’histoire avance séquence après séquence, comme les pages feuilletées les unes après les autres d’un livre pop-up. Ses couleurs tirent d’abord sur les tons bruns du réalisme de l’action qui, progressivement, s’ouvrent aux teintes plus vives du burlesque, bientôt déclencheur d’un rire profus.

Sans rien céder au fond moral du texte ni à l’empathie de Malot pour ses personnages, Léna Bréban a fait le choix du grotesque comme moteur de la critique sociale. Le jeu, les costumes, les grimages et les grimaces tournent la cruauté en dérision, l’horreur en ridicule hideux de la caricature. Il y a ici quelque chose comme du cabaret, de L’Opéra de quat’sous de Brecht et du Kid de Chaplin, qui fait rire et effraie à la fois. Et qui rappelle, sous la plume de Malot, trempée dans la noire misère d’antan, les affres d’aujourd’hui, les turpitudes des peuples errants, comme Rémi et ses compagnons d’infortune, le sort des étrangers rejetés, chassés, maltraités comme Vitalis le Napolitain. Sans famille souligne le sens de la solidarité, la richesse nourricière des différences entre les êtres et l’importance, par-delà la famille, de la présence des autres qui aident à grandir. Rarement, à ce sujet, la mort d’une marionnette (Joli-Cœur) n’aura été aussi déchirante…

P. L.

Sans famille, de Hector Malot, adaptation de Léna Bréban et Alexandre Zambeaux, mise en scène de Léna Bréban. Avec Jean Chevalier, Clotilde de Bayser, Thierry Hancisse, Bakary Sangaré, Véronique Vella. Jusqu’au 9 janvier 2022, à la Comédie-Française (Vieux-Colombier), à Paris.

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Philippe Leclercq