"Fatima", de Philippe Faucon, une observation de la France contemporaine

"Fatima", de Philippe Faucon, César 2016 du meilleur film
« Fatima », de Philippe Faucon, César 2016 du meilleur film

Fatima vit seule avec ses deux filles : Souad, quinze ans, adolescente en révolte, et Nesrine, dix-huit ans, qui commence des études de médecine. Fatima maîtrise mal le français et le vit comme une frustration dans ses rapports quotidiens avec ses filles. Toutes deux sont sa fierté, son moteur, son inquiétude aussi.
Afin de leur offrir le meilleur avenir possible, Fatima travaille comme femme de ménage avec des horaires décalés. Un jour, elle chute dans un escalier. En arrêt de travail, Fatima se met à écrire en arabe ce qu’il ne lui a pas été possible de dire jusque-là en français à
ses filles… Pourquoi une séquence avant le générique ?
Cette séquence qui précède le générique n’enclenche pas exactement le drame, mais tout y est déjà posé : la précision de la mise en scène et la façon dont le cinéaste se veut responsable de ce qu’il filme…

.Pourquoi une séquence avant le générique ?

Trois jeunes femmes gravissent un escalier d’immeuble et attendent la propriétaire d’un appartement. Elles restent sur le seuil, la mère de l’une d’elles se tient un peu à l’écart. Le spectateur l’identifie tout de suite comme une mère parce que, plus âgée, elle accompagne le groupe; le foulard serré autour de son cou la distingue nettement. La propriétaire arrive alors sans jeter un regard particulier sur les autres femmes. Elle dit qu’elle n’a pas les clés, que son fils les a malencontreusement gardées, qu’il
faudra le rappeler. D’emblée, le spectateur perçoit le mensonge: d’ailleurs, si la scène était insignifiante, pourquoi serait-elle placée en tout début du film ? C’est le foulard qui est la cause du rejet immédiat des filles.
Faut-il pour autant en conclure que Philippe Faucon filme le racisme ordinaire tel qu’il est illustré par des actes quotidiens ? La réponse est plus délicate, et c’est la mise en scène qui en offre la meilleure approche. Pendant le mensonge de la propriétaire, le réalisateur ne cadre pas celle qui parle, mais la mère, qui écoute silencieusement. Le cadrage est très serré, et le plan est long, d’une longueur appuyée qui se fait délibérément remarquer.
La mère ne dit rien et sourit doucement, son visage paraît presque illuminé de l’intérieur. Le cinéaste ne masque pas le racisme, il ne l’absout pas non plus. Le refus de la violence ne vaut pas acceptation. Cette mère est aussi éloignée de la résignation que de l’indifférence.
Avec une extrême simplicité de moyens, Philippe Faucon indique d’emblée au spectateur que l’important ne se situe ni dans la dénonciation, ni dans l’exposé politique. Ce qu’il place au centre de son plan, c’est une réaction individuelle, profondément humaine : la mère comprend l’injustice sociale dont elle est victime, mais sa réponse n’est pas la violence frontale. Le réalisateur nous montre l’instant où cette violence est intériorisée, conservée en soi. Il part d’une situation réaliste, mais cherche avant tout à construire un personnage de cinéma, un personnage qui ne se réduise pas à une position politique plus ou moins attendue. Il préfère s’intéresser à une attitude qui ne s’épanouit pas dans le rejet et montrer comment des individus peuvent néanmoins faire face. Et il étudie les conséquences de cette intériorisation plutôt que celles sur lesquelles
déboucherait un conflit.
C’est ainsi que Philippe Faucon élabore un projet de cinéma original et constant qui consiste à observer la France contemporaine, à montrer comment des personnages d’immigrés peuvent exister au cinéma, à dresser des trajets presque totalement détachés de l’aventure romanesque et à s’appuyer sur des acteurs souvent non professionnels (c’est le cas, notamment, de Soria Zeroual, qui interprète Fatima) pour obtenir une fusion entre le rôle et l’interprète : pas une démonstration sociologique, mais un état de quiétude, de lâcher prise, de quasi-sérénité qui fonde la vérité cinématographique de son personnage.
Du coup, le film peut paraître ambigu dans son approche réaliste alors qu’il est maîtrisé et que, refusant de faire de la révolte l’enjeu ou le cœur de son récit, son auteur souscrit assez peu aux stéréotypes. Ce qui donne une formidable envie de montrer le film à des collégiens ou lycéens, de leur demander si les comédiens jouent ou non un rôle, de les faire réfléchir sur les motivations des personnages, de les leur faire expliciter et de les
interroger sur l’importance de la transmission et de l’écriture.

"Fatima", de Philippe Faucon © Pyramide Films, 2015
« Fatima », de Philippe Faucon © Pyramide Films, 2015

.Le film a-t-il une dimension documentaire ?

Fatima ressemble, par moments, à une épure: la durée du film est resserrée, les séquences sont découpées en de rares plans dont chacun expose une situation ou un sentiment, sans avoir pour fonction de relancer l’histoire.
Cette histoire, comment la résumer, d’ailleurs ? Est-ce celle d’une jeune femme confrontée aux difficultés d’une première année de médecine ? Ce serait un fil directeur, mais qui ne tiendrait pas compte de l’existence de la petite soeur, qui n’a pas encore trouvé sa voie. Est-ce la vie d’une femme de ménage qui se sacrifie pour la réussite de sa fille aînée ? La notion de sacrifice paraît trop dramatique pour le film.
Fatima donne, mais sans que le spectateur ait l’impression qu’elle en souffre. En fait, Philippe Faucon ne recherche pas l’efficacité narrative. Il présente trois portraits de femmes d’âges différents, que l’on suit à un moment donné de leur existence : une vie presque sur sa fin (celle de Fatima, la mère), une vie au tournant vers l’âge adulte (celle de Nesrine, l’aînée, âgée de dix-huit ans), une vie à ses débuts (celle de Souad, la cadette de quinze ans). Ces portraits permettent d’affiner les sentiments, d’entrer dans l’intériorité des personnages, sans que le cinéaste prenne parti pour l’un ou l’autre d’entre eux.
Il expose une situation potentiellement dramatique sans l’amener à un point d’incandescence. Et c’est sans doute là que se trouve l’un des apports documentaires du film. En effet, Philippe Faucon ne veut pas que son récit réponde aux exigences du romanesque ou du drame, voire du mélodrame. Ainsi, après avoir chuté dans l’escalier, Fatima continue d’aider comme elle le peut sa fille aînée, ses efforts ne sont pas compromis.
Ce que le réalisateur s’efforce de décrire, c’est la manière dont les individus luttent, ou non, contre le déterminisme social et les préjugés. La tâche qu’il assigne à la fiction est complexe : d’un côté, il invente des trajectoires qui ne doivent pas avoir force de démonstration ; de l’autre, il cherche à construire, à travers la fiction, des attitudes vraisemblables issues d’une décision libre, d’un engagement individuel.
Autrement dit, il veut témoigner de la société dans laquelle il vit sans que ses personnages soient limités par l’allégorie. C’est ce qui explique une forme de retrait formel du cinéaste, son refus d’appuyer sur les situations, sa volonté de les laisser se développer sans leur affecter une morale univoque. L’aspect documentaire du film vient d’une forme d’acceptation de la platitude (des lieux comme des situations), d’une façon de faire consentir le spectateur à un embellissement discret du quotidien – ni idéalisation, ni
hyperréalisme.
Cette attention documentaire se porte surtout sur les corps, sur la douceur et la force des regards, sur une forme d’énonciation un peu fausse, toujours décalée, presque blanche, qui casse une prétention trop univoque au réalisme. Le spectateur se souvient alors des intonations et des accents de chaque interprète, comme s’il s’agissait d’une musique propre à chacun.

Soria Zeroual et Zita Hanrot dans "Fatima", de Philippe Faucon © Pyramide Films, 2015
Soria Zeroual et Zita Hanrot dans « Fatima », de Philippe Faucon © Pyramide Films, 2015

.Philippe Faucon filme-t-il la jeunesse ?

Bien que le film s’arrête sur le personnage de mère courageuse qui lui donne son titre, Philippe Faucon a construit, dans son scénario, une sorte de triangle dont la mère serait le sommet et les deux autres angles Nesrine et Souad. Les personnages des deux filles sont
essentiels, et l’équilibre est constant entre eux. Avec eux, le cinéaste filme plusieurs générations, ainsi que des choix différents qu’il ne critique pas.
Il donne plutôt l’impression de circonscrire un champ des possibles : l’aînée tente de réussir à l’université et doit faire face aux difficultés d’apprentissage, à la solitude, au
manque d’argent aussi. Elle est celle qui essaie de réaliser le rêve de la mère : intégration et maîtrise du savoir. Souad, en revanche, est représentée comme une réfractaire à l’institution. Non qu’elle ne sache pas apprendre, mais elle endosse les humiliations subies par la génération précédente comme une blessure personnelle.
Philippe Faucon montre la violence que ces deux sœurs sont obligées d’intérioriser et ce qu’elles en font. Nesrine voudra la sublimer par le travail. Souad, presque malgré elle, la reproduira comme à contretemps, sans toujours s’en apercevoir.
Le cinéaste s’empare d’une question sociale pour refuser d’en faire l’enjeu d’une dénonciation. La violence, ici, est un mécanisme qui s’impose à Souad et qu’elle ne maîtrise pas. Non que Philippe Faucon déresponsabilise l’individu; il s’attache au contraire aux dynamiques inconscientes à l’œuvre dans la famille, à la façon dont les blessures sont vécues sans être dites. Pour autant, la jeunesse n’est pas pour lui une catégorie sociologique. Ce n’est pas l’étiquette « jeune de banlieue» qu’il vérifie ou infirme. Sans cesse, il se pose la question de l’énergie du personnage, de ce qu’il veut, de ce qu’il parvient à réaliser. Dans les situations qu’il pose, il articule le désir et la volonté, et met en évidence ce qui crée le désir comme ce qui l’entrave.
Les scènes dans lesquelles Souad et Nesrine sont seules sont belles et touchantes : le réalisateur y montre l’apprentissage de la sensualité des corps, la façon dont les jeunes filles le vivent. En un plan, il enregistre l’énergie et la fatigue, la volonté et une beauté juvénile sans jamais écraser le film par ce regard. Par un torse nu ou un décolleté, il cherche à capturer les mécanismes d’un désir affirmé ou interdit, naissant ou vécu. C’est ainsi, en se plaçant du côté de l’humain, et non d’un porte-parole idéologique, qu’il évite toute tentation d’allégorie politique : Nesrine peut poursuivre ses études et tomber amoureuse – l’écoute du désir est essentielle et ne s’oppose pas à la responsabilité individuelle.

Seria Zeroual dans "Fatima", de Philippe Faucon © Pyramide Films, 2015
Seria Zeroual dans « Fatima », de Philippe Faucon © Pyramide Films, 2015

Et l’école dans tout ça ?

Philippe Faucon place l’éducation au centre de son film. À un moment ou à un autre, tous les problèmes de Fatima, de Nesrine et de Souad se cristallisent sur la connaissance et   l’institution scolaire. Fatima maîtrise mal le français, Nesrine suit des études de médecine, et Souad, qui incarne un enjeu de reconnaissance et de revanche sociale, se montre insolente envers ses profs. Le cinéaste ne veut ni stigmatiser, ni juger l’institution.
Il montre la difficile articulation entre deux niveaux : celui de la blessure symbolique, de la déchéance ressentie et celui de la réalité, avec ses règles et ses lois. Les scènes de tension, que ce soit entre l’enfant et le professeur de sport ou entre la mère et la fille, laissent le spectateur dans l’impossibilité de donner tort aux personnages. Les heurts et les souffrances s’enchaînent plus ou moins brutalement parce que l’adolescente ne sait pas dire son désarroi, n’a nulle part où l’exprimer. Le réalisateur fait de l’accès au langage l’enjeu majeur de son film. Comment parler ? Comment se confier ? Se dire ?
La question n’est pas vraiment celle du conflit entre deux cultures, deux langues, plutôt celle de l’engagement dans la parole, dans le souci de se dire. Si Fatima est le personnage central de l’histoire et, finalement, le plus romanesque, c’est parce que, tenant son journal, elle est la seule à se donner du temps pour que ses émotions soient dites et prises en charge par la langue.
Ce journal, qu’elle écrit en arabe, elle ne le tient pas en secret, elle le tient juste pour elle. Et même si le passage à l’écriture ne change pas son monde, elle parvient ainsi à se construire une paix intérieure et un rapport qui n’appartiennent qu’à elle et se développent
au-delà de tout affrontement.

Kenza Noah Aïche dans le rôle de Souad ; « Fatima », de Philippe Faucon © Pyramide Films, 2015
Kenza Noah Aïche dans le rôle de Souad ; « Fatima », de Philippe Faucon © Pyramide Films, 2015

« Fatima » : un film violent ?

Il est apaisant de voir un film qui aborde l’immigration frontalement, mais sans poser la violence des quartiers, la drogue, les crimes. C’est une façon de sortir des débats sur l’insécurité et sur le droit. Pour autant, le film n’est pas exempt d’autres stéréotypes, telle la scène de bagarre à l’école, par exemple. Pourtant, cette violence reste superficielle, car cette scène d’opposition est aussi une scène de solidarité et de fraternité entre Souad et son amie. La violence provient d’un sentiment d’injustice, sans doute fantasmé, mais qui ne sait pas se dire autrement.
Si la violence existe dans Fatima, il s’agit le plus souvent d’une violence sociale, faite de mépris et de non-dits, qui traverse les classes. Évidemment, cette violence sociale sépare Fatima de son employeur, mais ses filles et elle sont aussi rejetées par des Maghrébins et elles refusent de fréquenter ceux de leur cité.
Philippe Faucon se méfie décidément de toute généralisation : ses personnages se doivent de chercher leur place en fonction de leurs désirs, de leurs envies propres. Il n’y a pas, dans son film, de communautarisme, ni même d’homogénéité communautaire, plutôt des solitudes, des blessures, des exclusions… Celles-ci fondent certes un constat social, mais aussi et surtout une manière humaniste d’inventer des personnages, de faire en sorte que le spectateur puisse les considérer comme des individus à part entière.
D’ailleurs, le cinéaste construit la plupart de ses scènes non sur un mécanisme de pourrissement suivi d’une explosion, mais sur de simples divergences – entre Nesrine et son père à propos de la cigarette, entre Nesrine et sa mère sur la question de l’amour, entre Nesrine et son futur petit ami sur le rôle des études, entre Fatima et Souad sur la façon de se comporter à l’école, etc.
Les personnages sont rarement d’accord entre eux, et ces désaccords débouchent parfois sur l’écoute et la compréhension de certains comportements paradoxaux, parfois sur la violence. Dans ce cas, Philippe Faucon montre l’après, c’est-à-dire la honte, l’épuisement, la tristesse. Chacun a ses raisons – le rôle du cinéaste consiste à montrer, par son art, pourquoi, dans la vie, ces raisons ne peuvent facilement s’exprimer par l’individu et le dépassent.

Soria Zeroual dans "Fatima", de Philippe Faucon
Soria Zeroual dans « Fatima », de Philippe Faucon

« Fatima » : un film angélique?

Le film se termine de façon optimiste, et ce choix peut être vu comme une bien-pensance, comme une récompense facile offerte à une Mère Courage contemporaine. Cet optimisme place surtout l’espoir et la volonté au-dessus des déterminismes sociaux. La générosité est appuyée, peut-être trop: en un plan, fierté et apaisement fusionnent, comme une
reconnaissance.
Pour autant, des ambiguïtés fortes demeurent : on ignore tout de ce que deviendront Souad et Nesrine. La fin du film n’est pas la fin d’une histoire, ni même la réalisation d’un destin, juste l’achèvement d’un moment de vie, sans que rien laisse présager la suite. Fatima a certes permis à sa fille de faire ses études, mais les efforts de Nesrine n’appartiennent qu’à elle.
Ce qui est angélique, c’est le rôle dévolu à l’écrit, au déchiffrement des signes, à la beauté de l’acte d’écrire, discrètement salvateur. Les scènes dans lesquelles Fatima écrit sont magnifiques : le bruit du stylo sur le papier, la calligraphie, la précision des mots,
poétiques par justesse et non par maniérisme, dépossédés de toute emphase.
Le film ne raconte pas comment une femme de ménage devient écrivain. Il n’a pas cette grandiloquence. Fatima ne se grandit ni par le destin de ses écrits, ni par l’accès à la culture. Il raconte modestement comment une femme s’approprie une écriture quotidienne et y trouve un appui et une sérénité qui ne font pas taire ses angoisses, mais lui permettent simplement de se sentir exister. Fatima n’est pas un modèle de sainteté, et encore moins un symbole politique. Elle est un portrait de femme au-delà des stéréotypes narratifs.
Philippe Faucon veut capter une lumière intérieure, une forme de révélation qui n’existe que par le cinéma et qui transcende la matière naturaliste dont elle provient et à laquelle elle ne se soumet pas.

Jean-Marie Samocki

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Jean-Marie Samocki

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