"Toni Erdmann", de Maren Ade, ou le jeu de l’amour paternel

"Tony Erdmann", de Maren AdeQu’un homme veuille regagner l’amour d’une femme, voilà un scénario fréquent et bien rodé qui a donné lieu à toutes sortes de comédies vaudevillesques. Mais qu’un père veuille regagner l’amour de sa fille, c’est plus rare.
La réalisatrice allemande Maren Ade – remarquée à Sundance pour son premier film, The Forest for the Trees, jamais distribué en France, et à Berlin pour un film d’une grande sensibilité, Everyone Else (Ours d’or) – a misé sur l’originalité du sujet et sur deux comédiens de très grand talent (Peter Simonischek et Sandra Hüller) pour mettre en scène une comédie à deux personnages sur une relation père-fille peu ordinaire.

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Sandra Huller et Peter Simonischeck dans "Toni Erdmann", de Maren Ade
Sandra Hüller et Peter Simonischeck dans « Toni Erdmann », de Maren Ade © Komplizen Film

La difficile reconquête d’une fille par son père

Lui, Winfried, professeur de musique allemand à la retraite, bourru et tendre, est un vieil anarchiste solitaire et négligé qui désespère de retrouver l’attention de sa fille. Elle, Inès, est une fille moderne, qui incarne la situation des femmes au travail, débordées, mais prêtes à tout pour faire carrière et obligées de devenir des tueuses sous peine de perdre leur emploi.
En poste à Bucarest dans une société de consulting pétrolier, elle est chargée par son patron des sales besognes – restructurations, licenciements massifs – pour complaire à l’industriel étranger qui rachète son entreprise et elle s’en acquitte sans le moindre scrupule tant son objectif est d’être la meilleure, l’indispensable. Tout se passe comme si elle avait oublié les valeurs paternelles, comme si elle reniait l’univers anticonformiste et déjanté de son père pour s’affirmer dans une société impitoyable.
L’intrigue du film relate la difficile reconquête de sa fille par le père. Arrivé à Bucarest à l’improviste, il trouble, puis envahit la vie de sa fille, occupe le cadre, prend toute la place, devient importun et encombrant pour obliger Inès à se remettre en question. Plutôt que de quémander, il préfère se composer un nouveau personnage, celui de Toni Erdmann. Et quelle mise en scène ! Avec perruque et faux ratelier – postiches ou prothèses ? – le voilà qui débarque à l’improviste dans la vie professionnelle de sa fille, la suit partout et assiste à toutes ses réceptions en imposant ses plaisanteries douteuses mais irrésistibles, son humour et sa façon de voir
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Retour à des valeurs humaines

Trublion ? Clown triste ? Non, il opte pour une stratégie plus fine, crée une fiction dans la fiction, s’invente un nouveau rôle qui n’est plus celui de père en demande, mais celui du riche businessman, original et incontrôlable qui se dit ami des puissants et séduit tout le monde, patron, copains, amies par ses blagues énormes. Il dit même qu’il a loué une fille de substitution pour s’occuper de lui. Il s’impose à elle sous un nouveau jour, inattendu, spirituel, désopilant, de manière à la reconquérir et à lui faire retrouver les jeux de son enfance.
Il incarne ainsi la distance indispensable qui doit venir à bout de l’esprit de sérieux. Lui faire comprendre la relativité des notions d’échec et de réussite et le caractère dérisoire de ce métier qui la transforme en monstre froid.
Toute la problématique du film est celle-ci : quand les jeunes adultes entrent dans le marché du travail par le haut et se voient confier des missions aussi radicales, ils sont bien obligés de se cuirasser et de devenir cyniques, abandonnant tout sens moral et reniant même leur famille. Au risque de perdre leur âme. Car la loi du marché est celle de la jungle. “Tu es une bête”, dit le patron. “ Es-tu encore un être humain ? ” demande le père, en essayant de lui imposer des valeurs plus humaines.
 

Sandra Huller et Peter Simonischeck dans "Toni Erdmann", de Maren Ade
Sandra Huller et Peter Simonischeck dans « Toni Erdmann » © Komplizen Film

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Une symbolique universelle

Une lecture socio-politioque de ce film est possible. La complexité des rapports humains, le conflit des générations pourraient être une métaphore de l’Allemagne d’Angela Merkel, avec ses conflits d’intérêts et sa différence radicale entre classes et milieux. Elle est légitime, mais j’y vois aussi et en même temps une symbolique universelle et éternelle, celle des rapports conflictuels entre père et fille, entre parents et enfants, un rapport d’amour/ haine qui rappelle immanquablement le mot de Hegel : « La naissance de l’enfant, c’est la mort des parents. « 
Il s’agit bien en effet dans ce film de la dialectique hégélienne du maître et de l’esclave, chacun visant le pouvoir et la mort de l’autre. Elle est particulièrement prégnante au sein de la famille. Que de parents sont ainsi réduits à la mendicité affective, si ce n’est à l’effacement total par des enfants avides de réussir ! Mais ce père le refuse avec fierté. Pour lui et pour elle. C’est un sauvetage qu’il entreprend, une tentative désespérée non seulement de rétablir la communication et de retrouver l’amour de sa fille, mais de l’arracher à cette lutte sans merci, à cette atmosphère froide, dure, impitoyable dans laquelle elle risque de laisser son humanité, car elle perd sa vie à la gagner.
Dans cette perspective le rire, le burlesque même se révèlent être une soupape de sécurité, un réflexe salvateur de survie ; il est la remise en cause totale des valeurs tristes auxquelles Inès se réduisait – la réussite professionnelle, le sexe froid et sans amour – et la bouffée d’air pur qui va transformer sa vie.
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Sous la contrainte du libéralisme

Toni Erdmann n’a rien de réaliste malgré sa peinture sans concessions de notre sinistre société de consommation et de profit. Et c’est son atout maître. Dans un décor aseptisé qui est celui de l’appartement sans âme d’Inès ou celui de ces salles d’hôtels où ont lieu d’ennuyeuses rencontres de cadres supérieurs, les personnages sont des allégories. Ils incarnent l’affrontement des valeurs bon enfant du passé, des années 1960, et des dures réalités actuelles de la compétition.
Est-il encore temps de revenir en arrière ? Sans doute pas, dans l’ensemble. L’économie de marché nous impose ses lois et le libéralisme sa concurrence sans limites. Mais de nos jours de plus en plus de gens choisissent une autre voie et chacun de nous peut, à son échelle, réfléchir à ce qu’il veut faire de sa vie : une course effrénée au succès, une carrière destructrice ou une vie réelle, au sens complet du terme ?
L’irruption de la fantaisie la plus folle dans l’existence routinière et si bien structurée d’Inès est le souffle d’oxygène qui lui manque. Avec ses séquences choc comme la visite du puits de pétrole ou celle du brunch organisé par la jeune femme, elle enchante ce film atypique et aussi surprenant que le personnage incroyablement inventif de Toni Erdmann, devenu lui-même une sorte de Falstaff, comédien de génie et metteur en scène inspiré.
 

Sandra Huller et Peter Simonischeck dans "Toni Erdmann", de Maren Ade
Sandra Huller et Peter Simonischeck dans « Toni Erdmann » © Komplizen Film

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Une esthétique carnavalesque

La réalisation simple et précise sait orchestrer cet ouragan de folie qui balaie tout sur son passage, principes, conventions, pudeur, retenue. Oubliant l’esthétique ou plutôt l’orientant résolument vers le carnavalesque, le choquant, le grossier, le trivial, l’énorme, elle se fait rabelaisienne, shakespearienne, pour privilégier le bagout du personnage, ses improvisations délirantes, ses déguisements aberrants, le farcesque, le monstrueux. Car rien n’est plus contagieux que le rire. Il emporte tous les barrages et sauve Inès à la hussarde, mais retrouve aussi de surcroît l’émotion.
Cette œuvre remarquable avait fait l’unanimité des critiques et du public au dernier festival de Cannes et aurait mérité par son audace une palme d’or féminine, mais il n’a même pas figuré au palmarès. Le public se chargera de le récompenser comme il le mérite.

Anne-Marie Baron

 

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