Un grand oral bancal

Les résultats du bac 2019 au lycée Camille-Vernet de Valence (Drôme). Photo by Nicolas Guyonnet / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP.

BACCALAURÉAT. Le grand oral a débuté lundi 21 juin. Entre préparation tronquée et organisation défaillante, élèves et enseignants essuient péniblement les plâtres d’une épreuve plutôt appréciée comme étant  « utile pour l’avenir ».

par Michel Tayeb, enseignant en Île-de-France


Lundi 21 juin 2021 débutait le grand oral, nouvelle épreuve phare de la réforme du bac engagée par Jean-Michel Blanquer voilà trois ans. Cette réforme a pour objectif de formerles élèves à « prendre la parole en public de façon claire et convaincante », indique le site du ministère de l’Éducation. Elle allie ainsi la forme : l’éloquence, l’argumentation, la clarté du propos, la force de conviction, et le fond : les connaissances liées à la spécialité choisie par le candidat, et son esprit  critique. Les concurrents doivent également relier la présentation de leur sujet (deux sont préparés, et le jury en choisit un) à « leur projet de poursuite d’études, et même leur projet professionnel »
Le jury est composé de deux professeurs de matières différentes, un issu d’une des spécialités choisies par l’élève (ou un professeur de série pour la voie technologique) et un professeur de l’autre spécialité ou d’un des enseignements communs, ou un professeur documentaliste. À ceci près que, cette année, les convocations des enseignants ne se sont pas passées comme prévu. D’où les foudres que soulève le grand oral, globalement apprécié comme épreuve « utile pour l’avenir des élèves ».
Épreuve reportée pour certains lycéens
À Clichy-sous-Bois, par exemple, Aya, étudiante au lycée Alfred-Nobel, s’est présentée à l’épreuve qui a été annulée faute de jury. Elle n’a pas été la seule dans ce cas, à en croire les informations qui circulent sur les réseaux sociaux. Scolarisée en terminale «sciences et technologies du management et de la gestion» (STMG) avec, comme spécialité, les ressources humaines, la lycéenne avait préparé ses deux sujets : l’un sur la politique de gestion des emplois dans une entreprise, et l’autre sur le recrutement digital.
« Cela m’a pris beaucoup de temps, deux mois de travail en cours avec les enseignants. Les professeurs nous ont bien entraînés depuis avril, et j’étais plutôt confiante. Je n’étais pas au courant de problèmes d’organisation. J’étais convoquée à 10h30. On devait y être 45 minutes avant l’épreuve. Nous étions quatre candidats. Ils nous ont mis dans une salle de révisions avant l’arrivée du jury. On est restés 1h30 sans que personne ne passe nous voir ! Le proviseur adjoint du lycée est venu nous dire que les élèves qui avaient comme spécialité les ressources humaines devaient le suivre. Il nous a ensuite annoncé qu’un membre du jury ne s’était pas présenté et que l’oral était reporté. On ne sait pas quand. On doit ainsi regarder chaque jour nos mails car on va recevoir une convocation d’ici au 30 juin. »
Aya accuse le coup : « Je suis dégoûtée ! On nous a fait attendre pour rien. On avait beaucoup préparé cette épreuve et et certains ont dû annuler des projets : un de mes camarades devait partir en vacances, un autre faire sa journée d’appel, un dernier préparer son permis…»

Extrait de la note ministérielle concernant l’aménagement du grand oral 2021. Source : éducation.gouv.fr

Dès la semaine dernière, professeurs, mais aussi chefs d’établissements, avaient alerté sur des risques de couacs en raison du peu de réponses d’enseignants aux convocations de jury, particulièrement en série générale.
Mathilde, enseignante d’histoire dans un lycée des Yvelines, déclarait, dès vendredi 18 juin:
« Sans vouloir jouer les Cassandre, je prédis une semaine d’examen terrible à l’horizon, des élèves sans jury, des collègues convoqué-e-s à la dernière minute, sans information, ni préparation, ni possibilité d’organiser sa vie perso (garde d’enfants notamment). Pourquoi ce massacre ? Notamment parce que l’organisme en charge des convocations, le SIEC, n’a jamais obtenu les moyens humains nécessaires à une organisation suffisamment anticipée…»
Le SIEC, service interacadémique des examens et concours, est un organisme créé en 1982 et recevant de la part des trois recteurs des académies de Paris, Créteil et Versailles, une délégation de compétences en matière d’organisation des examens et concours, et donc de ce grand oral du baccalauréat.

Pourquoi ces ratés ?

De nombreuses convocations sont arrivées « bien plus tardivement qu’elles n’auraient dû, déclarait Bruno Bobkiewicz, secrétaire général du SNPDEN (syndicat des personnels de direction de l’Éducation nationale), le 18 juin sur France info. Les élèves ont reçu leur convocation et savent à quel endroit ils sont attendus et à quelle heure. Tout est sous contrôle. Ce qui est plus compliqué, c’est du côté des enseignants qui, soit n’ont pas encore reçu leur convocation pour une potentielle deuxième vague de convocation, soit l’ont reçue tardivement. Il reste donc très peu de temps pour organiser ces jurys où un élève est face à deux personnes. »
Plusieurs erreurs ont été identifiées : « Si des académies ont fait les choses parfaitement, comme Amiens qui a anticipé, Reims et Montpellier n’ont envoyé des convocations que le 17 pour le 21. Un délai extrêmement court ! » En Île-de-France, des enseignants sont convoqués pour des oraux de rattrapage alors que les matières qu’ils enseignent ne peuvent être choisies comme disciplines d’oral de rattrapage. « On espère que tout est en train de se réguler, insiste-t-il, mais une vive inquiétude persiste sur le désordre que cela
peut générer auprès des enseignants, mais aussi des personnels de direction. »

« Le SIEC ne peut pas faire de miracle, estime Farid, professeur de mathématiques en Seine-Saint-Denis. Sur mon lycée, on n’a convoqué que deux collègues sur les sept enseignant cette même matière. Ils ont été convoqués six jours d’affilée, de 8 à 17h ! ». Une situation analogue dans d’autres établissements proches du sien. L’enseignant poursuit :
« Des professeurs ont ainsi été mobilisés dans le week-end précédant l’examen ! Tous ont été très stressés. Je me rends dix fois par jour sur la plateforme Imagine (le site du SIEC chargé d’envoyer les missions de corrections ou de jury pour les oraux) pour regarder si je suis appelé. »
Adama, professeur de sciences économiques et sociales dans un lycée de Seine-Saint-Denis, raconte que ses confrères n’ont pas reçu les bonnes informations au sujet
des horaires. « Ils sont arrivés deux heures trop tôt. Sur la formation des binômes du jury, ce n’était pas forcément les bons noms. La proviseure a dû constituer les jurys. Les listes d’élèves étaient correctes mais certains ont été convoqués aux mêmes heures. Et des collègues réservistes ont été prévenus le vendredi soir pour le lundi matin. »
Outre l’absence de jury, certains enseignants se sont retrouvés à évaluer un élève d’une matière qu’il ne connaissait pas. C’est le cas de Franck, professeur d’histoire dans les Alpes-Maritimes. Initialement appelé pour surveiller les épreuves orales, il a été réquisitionné au pied levé pour participer au jury d’un oral de gestion à des jeunes des filières STMG. « C’était du chinois pour moi !, commente-t-il. Et ces élèves, que j’avais eus en cours, savaient pertinemment que je ne comprenais rien… ».

Une préparation tronquée

Ces différentes fausses notes interviennent après une année de préparation compliquée par le contexte sanitaire. Les hésitations du ministère sur le maintien de l’épreuve et de la formation dédiée aux enseignants ont manqué de clarté. C’est ce qu’explique Farid : « Si un mot devait ressortir de ce grand oral 2021, ce serait « flou » : pour les professeurs comme pour les élèves. Ces derniers ont vraiment joué la carte de l’annulation jusqu’au dernier moment et se sont donc très peu préparés. Côté enseignants, nous avons eu des formations à distance. C’était également très flou, et même les inspecteurs ne possédaient pas toutes les informations. Je me suis beaucoup informé par l’intermédiaire des médias. Jusqu’au dernier moment, on ne pensait pas qu’il y aurait des questions sur l’orientation, mais elles ont été maintenues. Les élèves se sont réveillés il y a un mois quand ils ont appris que l’épreuve aurait lieu. Cela a généré beaucoup d’angoisse, y compris chez les parents qui nous ont contactés jusqu’à la veille de l’examen. »
Une autre enseignante en mathématiques de son lycée nuance en expliquant que ses élèves se sont bien impliqués à partir de février. « Jusqu’à l’annonce de l’évaluation en contrôle continu, la préparation du grand oral n’entrait pas dans mes priorités, admet-elle pourtant. Je tentais d’abord de finir le programme très dense dans cette matière. Courant février, nous avons commencé la préparation un peu à tâtons. Mais une fois les tenants et les aboutissants compris, la préparation a été plus simple. Les élèves se sont investis, et les sujets choisis étaient très intéressants. On a pu faire six séances d’oraux blancs, très bénéfiques. Je serai plus confiante et plus sereine pour la préparation de l’année prochaine. »
Farid aussi nourrit des espoirs pour la session 2022 : « Le SIEC gérera mieux j’espère. Et, sans confinement, les élèves prépareront sereinement leur sujet dès le début de l’année. »
Voir sur ce site :
« Grand oral » ou grand bluff ? par Pascal Caglar.
Rapport sur le grand oral de Terminale : vers une révolution copernicienne de l’enseignement de l’oral ? par Antony Soron.
Le « grand oral », nouvelle épreuve reine du baccalauréat ? par Antony Soron.

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Michel Tayeb

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