Un héros de roman : "Limonov", d'Emmanuel Carrère

Edouard Limonov tient son pseudonyme d’écrivain de « limona », la grenade (l’arme, pas le fruit) ou de « limon », le citron, connu pour son acidité.
Ce personnage romanesque vit toujours et, à près de soixante-dix ans, il reste un opposant déterminé au gouvernement russe. Mais attention ! Ce n’est pas un dissident, un défenseur des Droits de l’homme comme l’étaient les Sakharov ou Anna Politovskaïa. Sa trajectoire politique nous paraîtra pour le moins discutable, ses convictions tout autant. L’intérêt de la biographie que lui consacre Emmanuel Carrère est, entre autres, d’éclairer ou d’expliquer les choix de l’écrivain.

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Un parcours d’aventurier

Limonov dirige un petit parti « nasbols », nationaliste et bolchévique, proche donc, des courants nationalistes russes et nostalgique de la gloire bolchévique. Pour les nasbols, l’époque stalinienne est moins celle du Goulag, qu’ils ne nient pas, que celle de la grande guerre patriotique, d’une pauvreté partagée dans la solidarité et d’une foi en des valeurs communes. Autant dire une utopie que Limonov et ses partisans opposent à la Russie des nouveaux riches, fascinés par l’Occident et ses marchandises. Qu’ils opposent également au système démocratique qui existe, en apparence, en Russie.

Limonov se bat et il a tout connu : il a subi l’ennui provincial sous Brejnev, a été clochard et serviteur d’un milliardaire à New York. Icône du Paris branché des années quatre-vingt, il a fréquenté Jean Edern Hallier et écrit dans L’Idiot international, sorte de fourre-tout sulfureux où se côtoyaient d’ex-gauchistes et des comparses de Le Pen.

Limonov s’est engagé auprès des Serbes lors de la guerre en ex-Yougoslavie ; il était à la fois journaliste et combattant et s’est lié d’amitiés avec Arkan, un truand et criminel de guerre qui a sévi à Vukovar et lors du siège de Sarajevo. De retour en Russie, il s’est fait arrêter car on le considérait comme un conspirateur, fomentant un complot  préparé en en Asie Centrale. Il est vrai qu’il avait participé au coup d’État visant à renverser Gorbatchev… Limonov a passé trois ans dans des prisons et camps de travail. C’était l’expérience qui manquait encore à ce Russe.

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Une vie dans l’excès

Limonov n’est pas un tiède et ce n’est pas l’arrivisme ou la soif du pouvoir qui l’animent. Il mène une existence de pauvre, se contente de peu pour vivre. Il aime l’action et quel que soit le regard que l’on porte sur ses engagements, on reste passionné par cette existence riche, agitée, faite de rencontres intenses. À maintes reprises, comme nous lecteurs, son biographe suspend son jugement devant les choix et les amitiés douteux,. Mais on sent bien la sympathie d’Emmanuel Carrère pour cet aventurier et écrivain qui semble sorti d’un roman d’Alexandre Dumas. Limonov rêve de mourir en mendiant devant quelque muraille de cité asiatique, seul et souverain comme un roi, intouchable, libéré de tout.

Il a toujours vécu dans l’excès, et on sent bien, à lire Carrère, que peu de sociétés sont plus excessives que la société russe. L’ennui à Kharkov, ville natale de Limonov engendre un désespoir immense. On imagine les personnages de Tchékhov, sans la cerisaie, sans le rêve de voir Moscou. L’expérience du « Zapoï », quand l‘ivresse dure des jours et fait perdre toute conscience de soi, fait également partie de ces états limite qu’on a du mal à concevoir.

À l’inverse, ou en écho, Limonov est capable grâce à ce qu’il appris dans le désert de l’Altaï, d’une maîtrise de soi et d’une élévation qui le préservent du pire dans certaines prisons. Fasciné par la figure de Ungern von Sternberg, chef de guerre surnommé le « Baron sanglant » qui menait une troupe de Cosaque lors de la guerre civile en Mongolie, Limonov aime l’exception. C’est enfin un amoureux passionné, souvent quitté par les femmes qu’il aime, comme Elena, la jeune mannequin désireuse de se faire un nom à New York, ou Natacha, qui ira jusqu’au bout d’un chemin sordide.

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Le portrait d’un homme à part

Comme dans D’autres vies que la mienne, son précédent livre, Emmanuel Carrère dresse un portrait passionné et passionnant d’un homme à part. Lui-même apparaît en creux, adolescent étriqué, jeune homme bien sous tous rapports, fils d’une grande historienne de la Russie avec qui les relations sont très complexes.

L’adulte qu’il est devenu et qui a partiellement rompu avec le milieu dont il est issu (on lira Roman russe pour comprendre pourquoi et comment) partage certaines des intuitions et convictions d’Hélène Carrère d’Encausse : tous deux n’ont qu’une estime limitée pour Gorbatchev et comprennent, sinon approuvent les idées ou le comportement de Poutine.

Et qu’on partage ces idées ou pas, on ne peut pas ignorer le poids de l’humiliation ou du déni qu’ont connu les Russes quand l’Union soviétique s’est effondrée. voir nié tout ce qu’avait vécu le pays pendant soixante-dix ans et subir une pauvreté humiliante, accepter la mainmise des oligarque, cela explique bien des dérives ou des révoltes. Le livre d’Emmanuel Carrère le montre bien. C’est une raison parmi d’autres de le lire et d’en débattre. Et puis, à sa façon, c’est un roman d’aventures, et qui aime Dumas y retrouvera aussi un petit…

Norbert Czarny

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• Emmanuel Carrère, » Limonov », POL 496 p.

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