Un regard d’écrivain : quatre conférences de Claude Simon

Un jour, invité par l’Union des écrivains de la presque défunte URSS, Claude Simon dut répondre à une sorte d’interrogatoire. On lui demandait quels étaient les principaux problèmes qui le préoccupaient. On devine quelle réponse était attendue, et la stupeur des interlocuteurs quand le romancier expliqua : un, commencer une phrase; deux, la continuer; trois, la terminer.
L’anecdote situe cet écrivain qui n’a pourtant pas été absent de son temps, s’engageant assez jeune dans le camp des Républicains espagnols. Mais sa réponse traduit surtout une façon d’envisager son métier, lequel consiste à « fabriquer (à produire) des objets qui n’existent pas dans le monde dit réel, qui sont cependant en rapport avec celui-ci, mais qui au sein de la langue se trouvent en même temps en rapport avec d’autres objets qui, dans le temps et l’espace mesurables, peuvent s’en trouver infiniment éloignés ».

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Comment établir des rapports entre la langue et le monde ?

Établir des rapports, ainsi pourrait-on résumer son œuvre telle qu’il semble la définir à travers ces quatre conférences qui paraissent.

L’auteur a donné ces « causeries » entre 1980 et 1993. La première porte sur un extrait de À l’ombre des jeunes filles en fleurs. C’est une lecture précise d’un passage de Proust dont le but est de montrer ce que la description rend possible. La deuxième repose sur des parallèles entre peinture et roman et montre le rôle que jouent le discontinu et la fragmentation dans le roman « vivant » (adjectif que Simon préfère à « moderne ») et elle revient sur la description. La troisième, « Écrire », part sur la question posée par Libération à des écrivains, ce fameux « Pourquoi écrivez-vous ? » à quoi Beckett répondait « Bon qu’à ça. » La dernière, qui porte sur la mémoire, questionne la réalité telle que les écrivains la rendent et prend notamment appui sur Stendhal et sa Vie d’Henry Brulard.

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Les propos d’un praticien

Ces quatre conférences sont d’abord les propos d’un praticien, pour reprendre le mot de Kundera. Et on se prend à rêver du dialogue que les deux hommes (mais au-delà quelques autres grands romanciers) aurait pu avoir autour de ce genre. Rien de technique ni d’abstrait, ni d’abscons. Simon écrit et parle d’abord en lecteur et quand il analyse un passage de Proust, il déplie, il déploie.

Contre l’opinion de Breton ou de Montherlant qui n’aimaient pas la description, Simon pense que ce constituant du roman est sans doute le plus vivant, le plus dynamique, celui qui a une « fonction constructive », selon Tynianov, l’un des poéticiens russes qui a le mieux réfléchi à la question dans les années vingt du siècle dernier. Mais la façon de le dire de Simon est encore plus belle, plus sensuelle :

« C’est elle qui va et vient, rassemble ce qui était épars, ordonne ce qui paraissait désordre, règle minutieusement les détails de cette grandiose cérémonie où entrent en scène l’univers tout entier, le passé et le présent, le loin et le près, un groom d’hôtel, un poisson, une fleur, les profondeurs de la mer, une vieille marquise, un nuage, l’écume lilas d’une vague, les grosses joues roses d’une jeune fille, un reflet de soleil, une princesse, les courbes des collines, les routes bordées de pommier, tous et tout jouant leur rôle dans cette sorte de système véritablement cosmique où d’un bout à l’autre se répondent les mots, les thèmes mineurs et majeurs entrelacés au sein du grand thème qui domine toute l’œuvre […]. »
On s’en veut de couper la phrase qui résume la pensée de Simon sur le roman comme sur la peinture qu’une parole de Cézanne synthétise : « Dessiner les contours des objets c’est, en même temps, dessiner les contours des vides entre ces objets. »
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Flaubert, Faulkner, Dostoïevsky, Proust, Joyce…

Claude Simon supporte mal la « fable » et surtout l’idée qu’un roman repose sur une intrigue avec ses relations de cause à effet. Il se montre même sévère avec Flaubert et Faulkner, reprochant au premier de tout révéler de Charles Bovary dès le portrait qui marque son entrée dans l’œuvre et au second de trop faire reposer sur la causalité Tandis que j’agonise. Sur ce plan, il leur préfère Dostoïevski qui laisse le lecteur dans l’indécision quant à Muichkine, par exemple.
Si le romancier aime tant Proust et Joyce, c’est parce qu’ils donnent à la description un rôle moteur, crée cette « autre chose » que Flaubert (heureusement !) et Delacroix avaient déjà donnée, « la magie productrice de la langue en soi, de la peinture en soi ». Ce qui importe à l’écrivain, prenant appui sur Picasso comme sur d’autres peintres autant que sur les écrivains, c’est la composition en fonction de « qualités » : « harmoniques, dissonances, passages, dérapages, contrastes, etc. ».
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Le point de vue de la vérité émotionnelle

Les conférences de Claude Simon donnent envie de revoir les tableaux dont il parle, de revisiter l’histoire de l’art et celle du roman à la lumière de ce qu’il en dit. Pas de modernité ou de progrès, mais des différences et des évolutions. Uccello et Picasso montrent la guerre mais Guernica doit sans doute plus à Poussin qu’au peintre des batailles évoqué ci-dessus et la différence entre eux, quant au traitement des batailles n’est pas un mieux mais un autrement. Rien ne dit que la découverte de la perspective sous la Renaissance soit une avancée par rapport à l’art médiéval. Si l’on se place du point de vue de la vérité émotionnelle qui, en dernier ressort, semble le critère essentiel pour Simon, tel n’est pas le cas.

L’auteur de L’Acacia a été attaqué, décrié, caricaturé. On l’a réduit au « Nouveau Roman », étiquette facile et trompeuse. Ces conférences, aussi intelligentes que simples, érudites et didactiques, devraient remettre bien des idées en place, et surtout rappeler que le métier de romancier repose sur la capacité à émouvoir autant qu’à tisser des liens entre des réalités éloignées à partir des mots. Et que ce long travail exige une vraie conscience des enjeux, contrairement à ce que des naïfs voudraient désormais faire croire.

Norbert Czarny

 
• Claude Simon, « Quatre conférences », Éditions de Minuit, 2012.
• L’un des dossiers consacré à Claude Simon dans les Archives de l’École des lettres.

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Norbert Czarny

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